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TERRA CRUDA ou l'histoire de la construction de l'AUDITORIUM DI PIGNA
Suivie par des extraits des minutes du SEMINAIRE D'ALZIPRATU avec Hassan FATHY, 25, 26, 27 mai 1979.
TERRA CRUDA ou histoire de la construction de l'AUDITORIUM DI PIGNA
PROLOGUE
1/ La découverte d'Hassan Fathy. 2/ La Librairie Arabe. 3/ Le cousin de Jean-Claude. 4/ Notte d'Invernu au couvent d'Alziprato. 5/ L'organisation du séminaire. 6/ L'arrivée d'Hassan Fathy.
PARODOS (entrée du Chœur)
7/ Le séminaire. 8/ La visite à Pigna. 9/ La construction de la nouvelle Mairie. 10/ « Si vous construisez quelque chose pour la musique... ».
1er EPISODE
11/ On décide de construire un auditorium. 12/ L'esquisse et l'architecte. 13/ Avant-projet et financement. 1er STASIMON (chant du chœur) 14/ Délibération du Conseil Municipal.
2ème EPISODE
15/ Une étude d'ensemble.
2ème STASIMON
16/ Délibération de l'Assemblée de Corse.
AGÔN (joute verbale)
17/ Un appel nocturne.
3ème EPISODE
18/ Permis de construire , passation du marché. 19/ Une journée à Aix en Provence
3ème STASIMON
20/ Le regard du Président.
4ème EPISODE
21/ Le chantier.
4ème STASIMON
22/ Que restaurez-vous ?
5ème EPISODE
23/ La coupole et ses trompes.
5ème STASIMON
24/ Commentaires des promeneurs.
EXODOS
25/ Les vases acoustiques. 26/ Place aux musiciens.
EPILOGUE
27/ Depuis...
PROLOGUE
1/ La découverte d'Hassan Fathy.
Nous étions quelques uns à avoir décidé au début des années 60, de rentrer en Corse, notre île. Nous disions rentrer, par ce qu'il nous semblait qu'il s'agissait d'un retour, même pour ceux d'entre nous qui n'y étaient pas nés, n'y avaient pas vécu ou n'y avait fait que de bref séjours.
Traverser la mer non pas pour des vacances, comme nous le faisions les uns et les autres depuis le début de nos études, mais pour y vivre et y travailler. Certes, les écoles des Beaux-arts et les Universités sont là pour que les jeunes-gens y apprennent l'essentiel, mais de là à savoir quoi faire en arrivant sur place il y a un pas que nous ne savions comment franchir.
Sans le soupçonner, nous participions au frémissement qui secouait aussi bien les Etats-Unis en guerre au Viêt-Nam que la France en crise de décolonisation. Mais c'était avant le mois de mai 1968, et nous n'avions lu ni Marcuse ni Ivan Illich. Que faire, donc ?
Certains se mirent à la charrue, et d'autres à l'établi. Il fallait produire pour être. Mais pour produire il fallait tout apprendre, et ainsi commença une recherche de sources, tant sur place qu'au-delà de l'île. Et pour vivre il fallait vendre nos productions. Faute d'y arriver en solitaires, nous avons à quelques uns fondé une association coopérative, la CORSICADA, en novembre 1964. Les neuf premiers artisans d'art - c'est ainsi que nous nous nommions - étaient peu à peu rejoints par d'autres, puis trouvaient de nouvelles forces en redonnant une ouverture économique à d'anciens artisans, et enfin formaient des jeunes pour assurer la transmission des savoirs*.
En 1979, les neuf étaient devenus cent soixante. Nous étions abonnés à la Revue des Compagnons de Devoir et du Tour de France, et même si nous étions autonomes au regard de cette belle et antique organisation nous en apprenions beaucoup.
Nos activités s'étaient élargies aux métiers du bâtiment, avec le souci à la fois des matériaux, des techniques et des formes qui donnent son identité à notre architecture. Ce qui n'était pas simple, il faut le dire. Pour cela, nous avions créé un groupe spécifique, MUNIMENTI, animé par un jeune architecte récemment « rentré », lui, de Lyon, Jean-Claude d'Orazio.
* A ce propos, lire « les années Corsicada », de J.L.Morucci, Albiana, Ajaccio,2008
2/ La Librairie Arabe.
Un jour, Jean-Claude me demanda : « Tu as lu l'article qui s'intitule « Construire avec le peuple » dans la revue des Compagnons ? » Le seul mot de peuple, qui faisait alors l'objet de débats vigoureux en Corse, suffit à m'intéresser à cette lecture.
En deux ou trois parutions, nous avons ainsi suivi les aventures et les mésaventures de la construction pour des paysans du village de Gourna, en Egypte, par l'architecte Hassan Fathy.
Le style était parfait, le récit passionnant, et surtout nous étions émerveillés par deux choses : l'esprit dans lequel cet architecte construisait pour des paysans pauvres, en leur offrant les meilleurs performances de confort d'habitation, et la beauté des formes de ces constructions.
Hassan Fathy expliquait que ses études d'architecture lui avaient permis de comprendre tout l'intérêt de la technique millénaire des maçons nubiens, et d'en tirer une fonctionnalité dans le monde d'aujourd'hui. C'était exactement la démarche que nous poursuivions.
Nous commandons le livre pour en savoir plus, et nous découvrons que l'éditeur (La Librairie Arabe, éditions Sindbad) à la même adresse que la Maison des Compagnons du Devoir et du Tour de France, près de l'Hôtel de Ville à Paris. Et nous lui demandons l'adresse d'Hassan Fathy, pour l'inviter à nous expliquer de vive voix le secret des voutes « à main nue », pensant naïvement qu'il habitait la capitale. Non, il habitait en Egypte, à Alexandrie, dans une ancienne citadelle, était très âgé et ne se déplaçait plus, nous fut-il répondu.
3/ Le cousin de Jean-Claude.
Mais ceci ne nous a pas découragés, car Jean-Claude se souvint opportunément qu'il avait un cousin qui était au Caire, où il dirigeait une agence bancaire. Il le chargerait de rechercher et d'établir le contact avec Hassan Fathy. Joint au téléphone, le cousin répondit à notre grande joie qu'il le connaissait parce qu'il était son banquier, et qu'il se ferait un plaisir de l'accompagner en Corse, ne serait-ce que pour venir voir la famille.
Restait à trouver le moyen d'assurer les frais que ce déplacement pouvait représenter, et d'en organiser la forme.
4/ Notte d'Invernu au couvent d'Alziprato.
Or, à cette époque, à quelques kilomètres de Pigna, au Couvent d'Alziprato, le musicologue Henri Louis de Lagrange organisait avec Maurice Fleuret - qui à l'époque était le critique musical du Nouvel Observateur, et deviendra le Directeur de la Musique de Jack Lang quelques années plus tard - un magnifique festival de Musique au mois d'août. Mais Maurice Fleuret, authentique animateur culturel, savait bien qu'il n'y a d'action que permanente. Il nous demanda donc d'organiser, durant l'hiver, des manifestations sous le nom de NOTTE D'INVERNU. Nous lui proposâmes de lier la musique à l'architecture en invitant Hassan Fathy, et ainsi fut fait.
5/ L'organisation du séminaire.
Reprenant contact avec le cousin d'Alexandrie, Jean-Claude obtint un accord et une date pour la venue du Maître.
Du côté d'Alziprato, Maurice Fleuret avait demandé à son ami le designer Marc Held (qui possédait à proximité une charmante maison cachée dans les oliviers) d'assurer une participation internationale, pendant que de mon côté je contactais des architectes et des artisans locaux.
Aussi bien Marc Held que moi-même, nous reçûmes des réponses très positives, et je dois dire que cela ne manqua pas de nous étonner fort agréablement.
Donc, le temps passe, nous sommes déjà à la mi-mai de l'année 1979, nous avons les accords de tous, les billets sont pris, les chambres réservées au Couvent d'Alziprato où Maurice Fleuret et Henri Louis de Lagrange viennent d'arriver pour ouvrir la maison et préparer la venue des invités.
6/ L'arrivée d'Hassan Fathy.
Même si les derniers préparatifs nous occupaient, nous n'en oublions pas pour autant nos activités ordinaires, et c'est dans ce cadre qu'eu lieu notre première rencontre avec Hassan Fathy, qui fut aussi fortuite que musicale.
Il la raconta lui-même ainsi, par la suite : « « Quand je suis arrivé, les amis chantaient. C'était charmant ! Comme les Compagnons chantaient en travaillant. Ici, on vous reçoit en chantant ! Pour moi, ce sont des choses qui ont un sens ».
En fait, parmi nous plusieurs étaient aussi musiciens et chanteurs, et avaient constitué un ensemble, A Cumpagnia, qui devait se produire à Corte, à l'occasion d'une foire artisanale. Un brusque orage annula la soirée, et ceux qui s'y rendaient tardivement croisèrent ceux qui rentraient vers la côte ouest, où nous habitons. Sur le lieu de rencontre, désert et montagneux de la vallée de l'Agana, les voitures sur le bas-côté, ils se mirent à chanter ensemble dans la nuit pour conjurer la déception.
A ce moment, une automobile apparût, puis s'immobilisa.
Au volant, notre architecte, qui nous dit « Je suis allé chercher Hassan Fathy à l'aéroport, il est arrivé avec trois jours d'avance ».
Comme nous nous arrêtions de chanter pour aller le saluer, il nous dit, sans descendre de voiture « Je vous prie, continuez ». Il écoutait, les yeux clos, souriant ; puis il nous fit un geste de la main et la voiture repartit.
En fait, et nous eûmes tout loisir de le comprendre au long des journées passées ensemble, pour lui la présence de la musique était essentielle comme métaphore pour expliquer l'architecture.
PARODOS (entrée du Chœur)
7/ Le séminaire.
Henri Louis de Lagrange, maître des lieux, a ouvert des débats en compagnie de Maurice Fleuret et du maire de Zilia, l'entrepreneur Jacques Santelli. Marc Held est là, bien sur, ainsi que ses quatre invités, les architectes Arturo Cermelli de Milan, Jean-Loup Roubert de Paris, le suisse Veli Scheffer et le portugais Alviero Veira-Souza. Avaient répondu à mon appel les architectes Paul Casalonga d'Ajaccio, Jacques Poncin de l'Atelier Régional des Sites et Paysages, Guillermo Torres de Calenzana, Xavier Luccioni de Paris, Jean-Claude d'Orazio bien sur, avec le paysagiste Bruno Demoustier de Monticello, le ferronnier Christian Moretti de Lumio, le photographe Bernard Hugo d'Occiglioni, le potier Elie Cristiani de Peri, le maçon Jean Durante de Corbara, l'ébéniste Alexandre Ruspini et le potier André Truchon de Pigna.
Le séminaire vient de commencer, nous sommes le 25 mai 1979, sur la terrasse fleurie du Couvent d'Alziprato. Hassan Fathy, après quelques jours passés en notre compagnie pour découvrir la Balagne, ses paysages et son architecture, est assis au milieu de nous. Il parle. A une table, près de lui, Marie-Simone Nobili de l'Atelier Documentation de la Chambre des Métiers de Haute-Corse enregistre et transcrit fidèlement ses paroles. Nous en reproduisons plus loin quelques extraits, mais les mots enfermés désormais dans le sarcophage de l'écriture, ne disent plus le caractère initiatique, révélateur, de l'évènement, qui pourtant résonne encore en nous.
Il manque le protagoniste, et le son, le chant de sa voix qui, alors, était là. Quelque chose comme un charme opérait et nous portait avec douceur vers une somme de pratiques, d'observations, de connaissances où le particulier et l'universel se côtoyaient familièrement. Ce qui nous amenait à porter un regard nouveau sur notre propre architecture, avec une nouvelle intelligence du passé et la vision d'un futur éclairé. Il commença ainsi, après les remerciements d'usage : « Le monde actuel a grand besoin de spiritualité ; l'homme s'est coupé de la nature, il a perdu tout contact avec les autres constituants de l'univers ...il est donc nécessaire de retourner à la nature ». Et il poursuivit, durant trois jours, son enseignement.
Le 21 juin, LE MONDE relatait sur deux colonnes signées Marc Held et sous le titre Hassan Fathy en Corse les « longs monologues en forme de contes orientaux, pleins de rêves, de poésie, d'humour, de tendresse et d'anecdotes pittoresques. Buriné par le soleil du printemps méditerranéen, le visage juvénile du vieux maître de quatre vingt ans rayonne de sagesse et de bonté. La fraîcheur de l'esprit est intacte, la mémoire inépuisable, l'humilité profonde et naturelle ».
8/ La visite à Pigna.
Hélas, l'année suivante, nous apprenions le décès d'Hassan Fathy. Mais, le grain semé travaillait dans la terre. En effet, lors des promenades avec Hassan Fathy dans la campagne balanine, nous nous étions arrêtés à Pigna où le Maire, Bibiane Consalvi, lui avait présenté le projet de la nouvelle mairie et des ateliers d'artisans. « En quoi allez-vous construire ? » dit-il alors en plissant les yeux un peu ironiquement car il avait déjà remarqué que sur les plans, les 20 cm d'épaisseur des murs ne permettaient que l'agglo ou le béton.
Photo N° 1
9/ La construction de la nouvelle Mairie.
Jean-Claude d'Orazio, auteur du projet, lui dit un peu gêné : « Quand je l'ai dessinée, je ne vous connaissais pas encore. Si c'était aujourd'hui, je ferais cela autrement... ». « Et bien », lui rétorqua tranquillement Hassan Fathy, « refaites donc vos plans ». Et ce fut ainsi que nous avons expérimenté dès 1981 la construction en terre crue, baptisée pompeusement pour les besoins du marché public : « béton d'arène granitique stabilisée ».
C'est le maçon du village, Roger Agnel, qui avec sa petite équipe d'ouvrier prit le risque de cette construction, et 27 ans après elle est encore debout et abrite, en plus de la Mairie, un appartement et deux ateliers d'artisans.
Je ne peux pas oublier la terreur de l'ingénieur chargé par l'administration étatique de contrôler les travaux communaux quand, à sa première visite sur le chantier, il s'exclama : « Mais ce n'est pas du béton, c'est de la terre ». Il s'enfuit, terrorisé, et nous ne l'avons plus revu. Il s'attendait, le malheureux, à finir au banc des accusé car il pensait que ces murs ne manqueraient pas de s'écrouler à la première pluie. Ce fut notre expérience inaugurale de construction après le séminaire d'Alziprato, et elle fut suivie de quelques autres, en particulier celles mises en œuvre par Christian Moretti, qui permirent d'affiner les processus de mise en œuvre. Photo N° 2
10/ « Si vous construisez quelque chose pour la musique... ».
C'est au cours de ces longues journées passées en compagnie d'Hassan Fathy qu'il prononça une phrase qui résonna longtemps dans mon esprit : « Si vous construisez quelque chose pour la musique, bâtissez en terre. Vous serez surpris des résultats ». Il nous parla alors du petit théâtre qu'il avait construit à Gourna, et de sa merveilleuse acoustique.
1er EPISODE
11/ On décide de construire un auditorium.
Depuis la création de l'association musicale E Voce di u Cumune en 1978 le projet initialement porté par la Corsicada depuis 1975 d'une auberge des arts, un peu comme une cayenne des Compagnons du Devoir, avait été repris et orienté sur l'accueil de musiciens. Sans pour autant réussir à en trouver le financement.
En 1982, Maurice Fleuret est à la Direction de la Musique, et Bernard Lortat-Jacob chargé par lui de mission pour les musiques traditionnelles.
Grâce à eux, ce projet reçoit l'aide du Fonds d'Intervention Culturelle, et la vieille demeure de notable inoccupée depuis plus de 10 ans est rénovée, et ouvre ses portes en 1985.
Mais rapidement, le salon de musique, situé sous les voûtes de l'étage noble, se révèle trop exigu. C'est alors que nous décidons de construire un auditorium. En terre. Crue. Nous sommes en août 1988.
12/ L'esquisse et l'architecte. Je me mis alors à dessiner des esquisses, en m'inspirant de trois choses : - le terrain lui-même, c'est-à-dire la cour de l'ancienne école désaffectée et le talus contigu, - le plan du théâtre de Gourna, - la coupole d'une maison en terre qu'avait construit Christian Moretti à Lumio, et que nous étions allés tester sur le plan acoustique avec mon cher cousin Antoine Bonfanti, l'ingénieur du son.
Photo N° 3
Rapidement, la forme s'imposa, en fonction du précepte que répétait Hassan Fathy : « la forme concilie les forces ». Le talus recevrait les gradins avec l'entrée du public au niveau du sentier et la scène située en contrebas, au niveau de la cour serait couverte par une coupole. Côté cour, un local technique, et côté jardin (côté « vaccaghja ») l'idée d'y construire les loges sous réserve que la commune se rende propriétaire du lopin.
Voilà un projet qui ne peut se contenter d'une esquisse, il faut là un véritable architecte : cette évidence s'imposa à moi. Mais comme elle se heurtait à une double difficulté financière d'abord et technique ensuite, je me souvins opportunément que j'avais un neveu qui venait d'obtenir son diplôme.
Je l'appelai, et lui demandai si il avait beaucoup de travail, et à sa réponse évasive, je compris que je pouvais lui faire ma proposition : « François, tu viens passer une semaine à la Casa Musicale, invité par la Commune, je te montre mes esquisses, et tu nous dessines gratuitement un avant-projet sommaire qui nous permettra de rechercher les financements. Et si nous réussissons à trouver les fonds nécessaires tu seras l'architecte du projet et tu recevras alors la juste rémunération de ton travail ».
François répondit qu'il était d'accord, et Bibiane Consalvi, le Maire de Pigna dont j'étais alors l'adjoint, aussi. Voici le premier barrage franchi.
Restait le second. A son arrivé dès le mois de septembre, je montrai à François toutes les expériences constructives réalisées en terre crue en Balagne, technique qu'il n'avait bien évidemment pas étudiée à l'Ecole.
13/ Avant-projet et financement.
François se mit immédiatement au travail, et quand il repartit pour Aix en Provence à la fin de la semaine, l'esquisse avait pris la forme d'un véritable projet architectural, auquel il avait apporté son jeune talent.
A la fin octobre 1988, nous recevons l'avant projet sommaire, et à l'aide de nos précédentes expériences, nous établissons un devis estimatif, et je propose au Conseil Municipal un budget et un plan de financement.
1er STASIMON (chant du chœur)
14/ Délibération du Conseil Municipal.
Le 25 janvier 1989, le Conseil Municipal de Pigna, présidé par Bibiane Consalvi, adopte à l'unanimité le projet et son plan de financement.
Le dossier est transmis, après visa de la délibération par le Sous-préfet de Calvi le 9 février, dès le 12 à l'Assemblée de Corse, à la Direction Régionale des Affaires Culturelles, et au Département de Haute-Corse. Puis, le 13, au Préfet de Haute-Corse.
Le premier courrier, d'une célérité remarquable, daté du 29 septembre, est un accusé de réception émanant de la Direction des actions de l'Etat et des collectivités territoriales de la Préfecture de Haute Corse indiquant « qu'il procédait à l'instruction de (la) demande qu'il ne manquerait pas de (nous) tenir informé de la suite susceptible de lui être réservée ».
Du côté des autres destinataires, c'est le silence. Il durera plusieurs années pour certains.
Commence alors une longue période d'attente, ponctué d'une correspondance administrative qui aurait pu inspirer à Andrea Camillieri une suite à la demande d'un téléphone en Sicile.
2ème EPISODE
15/ Un étude d'ensemble.
Le deuxième épisode ressemble au premier : le 14 septembre 1990, le Maire écrit au Président de l'Assemblée de Corse, au Président du Conseil Général de Haute Corse et au Directeur Régional des Affaires Culturelles, Jean-Louis Fabiani pour demander l'état d'avancement du dossier. Ce dernier répond le 25 qu' « une étude d'ensemble sur les lieux de spectacle a été inscrite au Contrat de Plan Etat-Région. Les premières conclusions seront disponibles en 1991. C'est au vu des recommandations contenues dans cette étude que le Ministère de la Culture pourra se déterminer ».
En ce qui concerne le Conseil Général de Haute Corse, le silence continue. Mais du côté de l'Assemblée de Corse, le Chef du Service de l'Action Culturelle, Dominique Rognoni, réponds le 07 août que « le dossier est en cours d'instruction ».
2ème STASIMON
16/ Délibération de l'Assemblée de Corse.
Le lundi 10 août 1992, la société ABCD/TEN rend à l'Etat et à l'Assemblée de Corse l'étude qui lui avait été confiée, intitulée « Les arts de la scène en région Corse ». La page 47 est titrée : Auditorium de la Casa Musicale de Pigna. En trois pages, le concept et les objectifs, de ce qui est indiqué comme « un espace totalement original sur plan acoustique et scénographique » sont indiqués, ainsi que les activités prévues, l'implantation, le rayonnement, et les caractéristiques techniques.
Son budget d'investissement est évalué dans une fourchette de 1, 8 à 2,2 MF/TDC, et son budget de fonctionnement à 900 KF annuels.
Les années 1993, 1994 et 1995 se passent sans que rien ne bouge, malgré les relances annelles de la commune, qui transmets le 6 février 1995 à l'Assemblée de Corse et à la DRAC un budget et un plan de financement revu.
En mars 1995, l'Assemblée de Corse vote enfin le Plan d'Aménagement Culturel du Territoire, dans lequel figure l'Auditorium di Pigna sous le vocable : équipement de proximité. C'est une première victoire. Nous attendons la suite.
Photo N° 3
AGÔN (joute verbale)
17/ Un appel nocturne. 17 octobre 1996. Dix heures du soir. Dans le silence automnal qui a envahit Pigna, le téléphone sonne. Je suis déjà depuis un moment devant le feu de cheminée. Etonné je me lève pour répondre. « Allo, ne quittez pas je vous passe Monsieur le Préfet ». Je présidais à l'époque le Conseil Economique Social et Culturel de la Collectivité Territoriale de Corse, et à ce titre j'étais amené souvent à rencontrer Claude Erignac. J'avais pour lui une grande sympathie, et nos rapports étaient aussi francs que directs. Je pense que le fait qu'un de ses neveux ait épousé la fille de nos amis Graham, qui ont une splendide maison à Pigna depuis de très longues années n'y était pas étranger. Il y est d'ailleurs venu souvent avec son épouse. « Demain matin, me dit-il, nous avons une réunion du Comité de Programmation ». Il s'agit de l'organisme qui est chargé de répartir et de coordonner les différentes participations financières de l'Europe, de l'Etat, et des collectivités locales.
Il continua : « J'ai tous les dossiers sur mon bureau, et rien ne concerne la culture, pour laquelle les fonds européens disponibles, si ils ne sont pas utilisés, repartirons sur Bruxelles... Vous n'avez pas une idée ? »
Je lui demandai si il parlait sérieusement ou si il voulait simplement me faire enrager. « Non, me dit-il surpris, je parle très sérieusement ». Je lui racontai alors la longue histoire du projet de l'Auditorium di Pigna. Il écouta en silence, comme à son habitude. Puis il me dit : «Je vérifie et je vous rappelle ».
Cette demi-heure me parut bien longue, mais quand finalement le téléphone sonna à nouveau, il me dit : « En effet, ce dossier dort depuis trop longtemps, je le présente demain et je vous tiendrais informé de la position des partenaires financiers. En ce qui me concerne, vu que c'est le seul projet prêt, je le défendrais ».
Deux jours après, je recevais un carton manuscrit de sa main me donnant le résultat : accord en ce qui concerne l'Etat, et par conséquent l'intervention des fonds européens ; difficile accord de la Collectivité Territoriale de Corse ; pas de réponse du Conseil Général de Haute Corse. Le Maire reçut l'avis officiel ainsi que le détail dans les semaines qui suivirent : le FEDER (Union Européenne) participait pour 550 000 Frs, l'Etat pour 400 000 Frs, la collectivité Territoriale de Corse pour 700 000 Frs, sur un montant total de 1 911 897,80 Frs TTC ( !).
Mais restait à trouver le reste. En attendant, dès la confirmation officielle reçue, la Commune lance le processus de réalisation. Première étape, le permis de construire.
3ème EPISODE
18/ Permis de construire, passation du marché.
Je décroche le téléphone, et j'appelle François qui, entre-temps, avait créé avec deux collègues une agence à Aix en Provence, CFL ARCHITECTURE, je lui dit : - Tu te rappelles de l'avant projet d'Auditorium en terre crue que tu as fait en octobre 1988, il y a huit ans ? ». - Non, me répondit-il, mais pourquoi ? - Parce que nous en avons obtenu le financement, et que, comme promis, la Commune souhaite te confier le projet. Après un instant de réflexion, il me dit que si nous étions toujours décidé pour ce mode de construction, il souhaitait s'adjoindre quelqu'un qui en posséda les particularités. C'était le cas de mon frère Paul, son oncle, architecte bien sur aussi et de surcroit ingénieur des Travaux Publics, récemment revenu en Corse après des missions de développement pour le compte de l'ONU où il avait, en effet, mis en œuvre à différentes reprises la technique découverte lors du séminaire avec Hassan Fathy auquel il avait participé en 1979, dix sept ans auparavant !
A peine consulté, Paul donne son accord : il s'occupera du calcul des structures, et du suivi du chantier, en compagnie de son assistant François-Xavier Bartoli.
La Direction Régionale des Affaires Culturelles nous dit alors que le Ministère mettait comme obligation d'adjoindre à l'architecte un conseiller technique pour la scénographie, dont les compétences devraient être reconnues par lui.
Or à l'occasion d'un décor que j'avais exécuté pour un opéra baroque, dirigé par René Clemencic, au Théâtre des Champs Elysée à Paris en 1990, j'avais noué des liens très amicaux avec le Directeur Technique, Jacques Benyeta. Il était d'ailleurs venu ensuite passer un séjour à la Casa Musicale, qui avait renforcé notre amitié. Je lui demande si il veut bien être nôtre conseiller. « Oui volontiers, mais, objecte-t-il, je suis salarié de la Caisse des Dépôts et Consignations, propriétaire du Théâtre ».
J'écris donc une lettre au Président de la Caisse, dont je savais qu'il avait des attaches en Balagne, et sa réponse est : oui. L'équipe est donc constituée, elle met au travail.
19/ Une journée à Aix en Provence
Il faut d'abord que François et Jacques se rencontrent. Nous convenons de nous retrouver tous les trois à Aix en Provence, car c'est à mi-chemin entre la Corse et Paris. François vient me chercher à Marignane, et nous allons tous deux attendre Jacques à la gare. Nous montrons à Jacques les premières esquisses, et nous lui expliquons le choix de l'architecture de terre. Je constate avec plaisir qu'il y est immédiatement sensible, et quand nous regardons les plans du théâtre d'Hassan Fathy, c'est lui qui nous fait remarquer que les murs n'en sont pas parallèles. François l'interroge : « Mais ça change quoi ? » Et Jacques nous explique alors que le son, qui se propage comme la lumière, produit quand il est émis entre deux surfaces parallèles, le même effet que produisent pour les images deux miroirs l'un en face de l'autre : une répétition qui va en diminuant jusqu'à l'infini. « Vous avez déjà vu ça chez le coiffeur », dit-il pour finir de nous convaincre. En effet, nous l'avions déjà vu !
C'est pour cela que les murs de l'auditorium forment entre eux un angle de dix degrés. Ce qui n'a pas manqué de compliquer un peu la vie des constructeurs, mais le résultat valait cet effort. Jacques viendra ensuite deux fois sur le chantier, prodiguer ses précieux conseils, et prendra quelques semaines en stage notre futur responsable technique au Théâtre des Champs Elysées. Après quelques aller-retour avec l'Architecte des Bâtiments de France, car nous sommes en site inscrit, le projet est déposé par l'architecte, et le Maire, après avoir donné son avis favorable, le transmets aux services compétents. Le permis de construire est accordé le ......................................., la Commune lance le marché. Les entreprises ne se bousculent pas, et c'est finalement un ensemble d'entreprises locales que nous arrivons à convaincre de soumissionner, non sans peine. Le marché est enfin passé le ............................................ Le panneau de chantier est installé.
3ème STASIMON
20/ Le regard du Président.
Mais, pendant ce temps là, une autre action se développe : la recherche des financements complémentaires, car la part restante est trop lourde pour la Commune.
Le Maire décide de profiter de la campagne électorale des cantonales pour solliciter un rendez-vous au Président du Conseil Général de Haute Corse, Paul Natali, et lui arracher une réponse. Elle veut que je l'accompagne, ce qui ne me plait pas outre mesure. Mais je me range à son avis qu'il vaut mieux être deux.
Dans le jeu électoral, ni le Maire ni moi ne sommes du bon côté par rapport à Paul Natali. Il nous reçoit courtoisement, nous écoute, puis nous questionne simplement : « Qu'attendez-vous du Conseil Général ? ». A la réponse que lui fait le maire, il calcule instantanément : « Cela fait vingt cinq pour cent », dit-il pensivement en nous regardant droit dans les yeux. Après un silence, il ajouta : « Vous les aurez, Madame le Maire ». Avec le même regard.
En sortant, Bibiane me dit : « J'ai eu peur ! » Quelques jours avant l'élection cantonale, la lettre confirmation arriva.
4ème EPISODE
21/ Le chantier.
En octobre 1998, le panneau de chantier est posé. Quelques jours après, l'entreprise chargée du terrassement attaque par la création d'une piste d'accès, et la démolition d'une petite construction en agglos, datant des années 70.
Photos N° 4 et N° 5
Sur le terrain déblayé, Paul l'architecte et l'entrepreneur Rino Carlet tracent au plâtre et piquètent les travaux à faire. Puis s'en vont.
Photo N° 6
Le conducteur de l'excavatrice, emporté par l'enthousiasme, creuse dans le tuf trois mètres de trop en profondeur avec une telle rapidité que quand nous nous en apercevons, la messe est dite.
Marcel Pérès, venu avec son Ensemble Organum préparer en résidence à la Casa Musicale une création pour la Cité de la Musique à Paris, vient alors visiter le chantier, la profondeur du projet le surprend.
Photo N° 7
Le moment de stupeur passé, nous prenons le parti d'appliquer le précepte maoïste : « transformer un évènement en décision ». Je propose à Rino, plutôt que de reboucher cet énorme trou, d'utiliser comme matériau le tuf ainsi récupéré, et de construire des dessous de scène qui nous seront fort utiles. Reste à régler le surcoût de l'opération. « On verra plus tard, dit Rino, mais j'en prends une partie à ma charge ».
Rino Carlet, un « friulan » venu très jeune pour travailler en Corse, s'est installé à Santa Reparata di Balagna, à quelques kilomètres de Pigna. Depuis si longtemps qu'il parle le corse aussi couramment que l'italien, le frioulan ou le français. Il aime son métier et le connait bien. J'avais eu l'occasion de travailler avec lui pour la restauration du clocher d'Occiglioni, c'est pourquoi je lui ai demandé de prendre ce marché, qui doit allier une bonne connaissance des techniques et des matériaux traditionnels à une réelle capacité d'innovation. Il sera tout au long du chantier l'homme qui fallait.
Le temps de trouver une vocation à ce trou imprévu et de régler la situation en conséquence, et voilà une nouvelle péripétie : dans la nuit tout le village a entendu un vacarme épouvantable. Au matin, on en découvre la cause. A cause de l'excavation trop profonde et trop proche, le vieux mur en pierre de la « chjostra » de Georges s'est écroulé. Là aussi, Rino fait face. Il met immédiatement deux ouvriers pour le reconstruire. Heureusement que Georges est patient. Photo N° 8
Les fondations sont coulées, et les premières banches posées en février 1999.
Photo N° 9
Elles sont remplies de tuf mélangé à 10 % de chaux aérienne, posé en lits d'environ 30 cm d'épaisseur, puis comprimé à la dame pneumatique jusqu'à 10 cm. Puis on recommence.
Les ouvriers apprennent à manier la technique, et peu à peu s'adaptent au mode très particulier de la construction en terre crue.
Photos N° 10, 11, 12, 13, 14.
4ème STASIMON
22/ Que restaurez-vous ?
Photos N° 15, 16, 17, 18.
La belle saison est arrivée, et avec elle les visiteurs en nombre qui parcourent le village. A la grande joie des maçons, la plus part sont intéressés par leur travail, et leur posent des questions. Ils sont fiers de pouvoir y répondre. Mais il y en a une qui les fait à chaque fois se tordre de rire. « Que restaurez-vous ? Une vieille église, un vieux château ? » Et quand ils ont expliqué que non, ils ne réparent pas du vieux, ils font du neuf, les commentaires vont bon train.
Certes, le rythme de travail s'en ressent un peu, mais la dynamique générée par l'impression de faire quelque chose de peu ordinaire compense largement.
A la mi-juillet 1999, les travaux sont interrompus pour permettre aux ouvriers de partir en vacances. Et le chantier est alors ouvert aux visiteurs, avec une exposition sur l'architecture de terre crue dans le monde, qui nous a été prêtée par l'ICCROM, un organisme international dédié à l'architecture de terre dont le Directeur, Alejandro Alva Balderrama, était venu de Rome au moment ou nous lancions les travaux.
Photos N° 19, 20,21. En 1993, il avait organisé au Portugal, à Silves en Alentejo, la 7ème Conférence internationale sur l'étude et la conservation de l'architecture de terre et il m'y avait invité à présenter le projet de l'auditorium dans les « Directions futures ». Encore une fois, la musique et l'architecture se rejoignent, car c'est en Alentejo que le souvenir de notre compatriote le musicologue Michel Giacometti est encore le plus présent.
Photos N° 22, 23, 24, 25.
5ème EPISODE
23/ La coupole et ses trompes.
Les murs sont maintenant arrivés à leur niveau le plus haut, il faut couvrir pour dessiner l'espace intérieur. Une grande arche en anse de panier est alors lancée d'un mur à l'autre, qui supportera la jonction entre la toiture et la coupole.
Photos N° 26, 27, 28, 29, 30.
La salle est couverte par un toit à deux pentes, porté par une énorme poutre en lamellé-collé. Une fois le chevronnage installé, nous utilisons pour l'isolation une très ancienne technique balanine : les posidonies.
Sur le platelage en pin laricciu, cloué sous les chevrons, nous déposons une couche de 20 cm de ces herbes marines dont nos plages sont envahies à l'automne. Elles sont imputrescibles , ininflammables, antiparasitaires et qui plus est gratuites.
Et un petit tour sur la plage pour les ramasser ne déplait pas aux ouvriers, et une odeur d'iode flotte sur le chantier.
Photos N° 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38.
Et puis il faut quand même attaquer le plus gros morceau, la prouesse technique : la coupole qui couvrira la scène.
Ce délicat travail commence par la fabrication de la « pige » par Christian Moretti. C'est une sorte de compas qui va permettre en tournant aux maçons de positionner les briques. Christian a déjà construit une coupole, et son expérience, qu'il vient transférer directement sur le chantier, est capitale. Car il semble à Rino et à ses deux maçons, Francis le Marseillais et Saïd l'algérien, impossible de construire la chose « en l'air », sans coffrage. Ils attendent pour voir. Mais font confiance.
Il faut au préalable passer du carré (ou presque) au cercle, en construisant dans les quatre angles des trompes, qui vont permettre ensuite de transformer par glissement successifs, à chaque lit de briques, l'octogone en cercle.
Photos N° 39, 40, 41, 42.
On coule alors la ceinture annulaire en béton armé que Paul a calculée pour absorber la poussée de la coupole.
Photos N° 43, 44, 45.
L'entreprise a installé un platelage sur toute la surface de ce qui sera la scène, mais à 9 m de hauteur. Au centre, un trou qui permet le passage de la pige, dont l'axe est situé 6,50 m plus bas, de manière à obtenir la coupole très tendue que nous souhaitons pour des raisons acoustiques.
Francis et Saïd posent, avec l'aide de Christian qui est venu passer la journée sur le chantier, la première rangée de briques, selon l'inclinaison voulue. La brique est tellement poreuse que l'effet de succion provoqué par le contact du mortier à la chaux très liquide l'empêche de glisser. Quand le cercle est fermé, et la dernière brique coincée, il n'y a plus aucun risque. C'est le principe des cônes emboités qui permet de monter une rangée sur l'autre, et ainsi de suite ; je suis émerveillé par la magie de leur travail, et je reste toute la journée à leurs côtés.
Photo N° 46.
Les maçons sont rassurés, le soir, quand Christian s'en va en leur disant : « Voilà, maintenant il suffit de continuer ».
5ème STASIMON
24/ Commentaires des promeneurs
Le lendemain, en effet, ils continuent. Et la coupole se construit. Je suis dès le matin à leur côté, sur l'échafaudage, et il faut dire que c'est assez impressionnant d'être sous ce voile de briques de terre crue qui avance, aérien, semblant défier les lois de la pesanteur. Surtout parce qu'il est suspendu au dessus de nos têtes, les maçons travaillant obligatoirement par-dessous.
Rangée après rangée, la coupole s'approche vers le centre, la partie construite est presque égale au vide, et l'impression de défi aux lois de la nature se renforce, jusqu'à donner presque l'impression d'une aberration.
Mais je ne suis pas inquiet, j'ai déjà eu ce sentiment quand Christian construisait sa coupole à Lumio. Je descends de l'échafaudage, et laissant les maçons à leur travail, je retourne à mon atelier.
Le téléphone sonne. C'est Francis, qui adepte forcené du téléphone portable, ne le quitte jamais et qui, du haut de son échafaudage, m'interpelle : « Tu as entendu parler d'un certain Michel Ange ? » - « Oui », répondis-je, un peu interloqué car je ne m'attendais pas à une interrogation sur l'histoire de l'art, matière où j'ai toujours été faible. - « Et tu te crois plus fort que lui ? » Là, j'ai senti comme une angoisse, et une colère dans sa voix. - « Pourquoi ? ». - « Viens tout de suite ! » Le ton sans réplique, et le déclic du téléphone raccroché me font me précipiter sur le chantier, grimper sur la plateforme ou je retrouve Francis et Saïd. Ils sont assis, mais pas sous la partie construite de la coupole, et m'attendent, l'air courroucés.
Photo N° 47
- « Voilà », me raconte Francis, « un type est passé, et nous a dit : tiens, vous faites une coupole à l'ancienne ! Savez-vous que Michel Ange a essayé, par deux fois, de construire celle de Saint Pierre à Rome, et que deux fois elle s'est écroulée ? Vous avez bien du courage de rester là-dessous ! J'ai compris » continua-t-il, « pourquoi tu es parti : si ça tombe, c'est nous qui sommes dessous et pas toi... ».
Je me lance alors dans une explication un peu embrouillée, je leur dit que Michel Ange d'accord mais que Bramante lui, l'avait finalement tellement bien construite qu'elle était encore debout et je l'avais vu de mes propres yeux.
- « Alors », me dit superbement Francis qui ne demandait qu'à me croire, « si tu n'as pas peur, reste avec nous ». Et c'est ainsi que je passai la semaine sur l'échafaudage, avec eux, admirant, une fois la confiance retrouvée, leur art et la beauté chorégraphique de leurs gestes.
Photos N° 48, 49, 50, 51, 52, 53.
EXODOS
25/ Les vases acoustiques.
Pendant ce temps, en dessous, les autres corps de métiers travaillaient activement. Jean-Claude le plombier, Franck l'électricien, Alexandre et Serge, les menuisiers, s'affairent. Ainsi que les autres ouvriers de l'entreprise Carlet. Parmi eux, un jeune manœuvre particulièrement dégourdi, surnommé Cricri, s'est vu confier une mission d'importance : placer les vases acoustiques.
C'est une histoire qui remonte à l'année 198 2, quand interdits d'église pour y présenter la Passion du Christ selon la pratique - perdue - des confréries, nous nous sommes réfugiés dans la Casazza abandonnée de Calinzana, que nous proposa notre ami le « Prete Alberti ».
Dès les premières répétitions, nous nous apercevons qu'autant l'acoustique du lieu magnifie les chants, autant elle rend la parole incompréhensible par un « effet de cathédrale ». Or, il y avait de longs passages parlés, comme la tradition l'exige.
Nous nous souvenons alors d'avoir lu dans le petit bulletin « ronéotypé » du Groupe d'Acoustique Musicale que dirigeait à l'Université de Jussieu le Professeur Emile Leipp, un cahier consacré aux effets des vases acoustiques dans les églises romanes. Encore une fois, nous avions de bonnes lectures ! Mais les choses nous semblaient quand même peu claires. Nous téléphonons alors à Jussieu, nous demandons à parler au Professeur Leipp, et nous lui posons une question simple : « Voilà nôtre cas, que devons nous faire ? » Sa réponse fut aussi simple : « Je ne peux pas vous expliquer autrement que de vive voix, venez donc me voir ».
Et nous voilà à Paris, dans son capharnaüm de laboratoire. Lui, c'est une sorte de professeur Nimbus. Passionnant, drôle, direct. Avec force de gestes en l'air, il nous explique : « Gros comme ça, rond comme ça, un col comme ça, mais pas trop cuit, bien poreux, etc... » A la question combien, la réponse est « Oh, beaucoup, mais sans exagérer ! » . Où ? « Un peu partout, mais bien répartis ! » Munis de ces précieux renseignements, et après qu'il nous ait régalés d'un concert de serpent pour nous prouver que l'acoustique n'est pas une science exacte, nous repartons assurés que c'est la bonne solution.
Nous installons dans les décors une quarantaine de vases en biscuit, tournés par Jacky le potier de Pigna, et, miracle, les chants n'ont rien perdu de leur ampleur mais la voix parlée est devenue intelligible.
C'est pourquoi, dès la conception de l'auditorium, nous avions donné aux architectes la mission de les intégrer, accompagnée d'une phrase tirée du chapitre V (5) « De l'architecture » du vieux Vitruve : « N'avons-nous pas encore plusieurs habiles architectes qui, ayant à construire des théâtres dans de petites villes qui n'avaient que peu de ressources, ont employé des vases de terre choisis pour reproduire les sons nécessaires, les ont disposés d'après notre système, et en ont obtenu les résultats les plus avantageux ? »
Cricri, donc, à élargi à l'intérieur de l'auditorium une trentaine des trous de boulins ayant servi au serrage des banches ; y a logé les vases acoustiques, puis les a maçonnés de manière à n'en laisser apparaître que l'orifice.
- « J'ai fini » nous dit-il, « mais j'en ai gardé un. Je veux le mettre au centre de la coupole. » C'est pour cela qu'en son centre, on peut voir une sorte d'ombilic, en creux : c'est le dernier vase, fragile comme un œuf, que toute la coupole entoure tendrement.
Photos N° 54, 55.
La coupole terminée, il faut la mettre hors d'eau. Antoine, grimpe sur les hauteurs, pose l'étanchéité et trouve la bonne solution pour faire épouser à un produit destiné aux surfaces planes les courbes de la coupole.
Photo N° 56
Francis, installé dans une cage suspendue à la flèche de la grue, fait par coquetterie quelques retouches à l'enduit pour réparer les avanies subies au cours du chantier par les murs, puis donne un grand coup de peinture à la chaux, dedans comme dehors, et les électriciens terminent l'appareillage, les plombiers posent les sanitaires, d'autres les chauffe-air solaires, les menuisiers les dernières lattes du plancher de la scène. Les maçons rangent leurs outils, puis un jour tout le monde s'en va. Les musiciens arrivent.
Photos N° 57, 58
EPILOGUE
26/ Place aux musiciens
Mais, pendant que Roger, l'ouvrier municipal, posait les fauteuils, que Jacky construisait le hérissonnage de la chjappata de l'accès, que Ceccè et Ugo accrochaient les projecteurs, installaient la régie, rangeait les instruments, le matériel et les éléments de décors que notre histoire précédente avaient laissé éparpillés dans divers lieux du village et des environs, l'Ensemble Organum était revenu dans la Casa Musicale. Il répétait une création, MYSTERIA APOCALYPTIS que Marcel Pérès nous offrait pour l'inauguration.
Photo N° 59
Interprétée par quatre chanteurs de sa formation classique, quatre chanteurs corses intégrés a ses recherches de « praxis musicale » et par quatre jeunes chanteurs issus des formations dispensées par l'association Voce Cumune, cette grande polyphonie à douze voix fit l'ouverture de l'auditorium au public, le lundi de Pâques de l'an 2000.
Après cette œuvre aussi belle qu'austère sur le texte de St Jean, que les Officiels et le public écoutèrent pieusement et pour certains stoïquement, ce fut la fête, avec tous les musiciens et les villageois présents, et ils étaient nombreux.
27/ Et depuis...
Depuis, la fête continue.
Photo N° 60
Toni Casalonga, le 10/09/2008.
EXTRAITS DES MINUTES DU SEMINAIRE D'ALZIPRATO TRANSCRITES PAR Marie-Simone Nobili
Journée du 25 mai 1979
Hassan Fathy parle : ...Il est donc nécessaire de retourner à la nature ! Quand l'homme construit, il ne met pas son bâtiment dans un espace interstellaire mais dans deux environnements : celui de Dieu et celui de l'Homme. S'il ne respecte pas le premier, il commettra un péché, s'il ne respecte pas le second, il manquera de civilité envers ceux qui l'ont précédé à condition que ceux-ci aient aussi respecté l'environnement de Dieu. Grâce à Dieu, le caractère de votre île n'est pas altéré. J'ai vu d'autres îles, d'autres lieux que le soi-disant modernisme a abîmés. Ici, nous pouvons entrevoir le début d'un mouvement pour le respect de l'environnement et de l'être humain.
L'environnement est un tout, il est fait de la vie animale, végétale et humaine dont chaque élément exerce une attraction les uns par rapport aux autres.
Les changements socio-économiques et culturels qui affectent notre société moderne ont privé les masses de la satisfaction des besoins vitaux. Selon des statistiques des Nations Unies, dans le Tiers Monde, le revenu annuel moyen par habitant varie de 25 à 30 £. Avec un revenu si bas, rien n'explique que ces populations soient encore en vie sinon qu'elles se situent en dehors du système monétaire. A l'Ouest, le revenu moyen est de 1000 £, ce qui signifie qu'avec moins de 400 £, les individus mourront dans la rue !
Selon ces mêmes statistiques, 800 millions d'hommes étaient voués à une mort prématurée à cause des mauvaises conditions d'hébergement. Et jusqu'à présent, personne n'a pu résoudre cette question de l'habitat car les gouvernements, l'ONU, les centres de recherche persistent à vouloir utiliser des matériaux industriels. Ils refusent les matériaux que Dieu nous a donnés gratuitement, que nous avons sous nos pieds.
Je dis qu'il faut assujettir les technologies à l'économie des plus pauvres et non le contraire. Or c'est ce qui est en train de se passe. Et même si l'ONU préconise le système "Aider pour travailler seul", elle se trompe de méthode en donnant aux gens des malaxeurs de béton. Car la question n'est pas "avec quoi mélanger ?" mais "qu'est-ce que nous mélangeons ?".
L'Economical Commission for Africa (E.C.A.) avoue qu'il n'y a rien à faire pour l'Afrique si celle-ci ne se développe pas économiquement mais comment pourrait-elle s'intégrer au système monétaire ? Il lui faudrait 2000 ans ! Alors personne ne s'intéresse à ces gens. Alors j'ai décidé d'être leur architecte. Mais je tiens à préciser que je n'exclus rien, aucun matériau. Nous avons besoin aussi du béton pour construire des ponts, des usines. Je dis qu'il faut savoir utiliser le matériau selon le cas et le client. Dans les pays du Tiers Monde, la nature elle-même propose les matériaux : à la mousson, la terre se mélange à la paille en gros blocs : l'homme a ainsi eu l'idée de faire des briques de terre crue, séchée au soleil ! Et c'est un matériau dont n'importe quel paysan dispose : chez nous, il y a du limon partout, même dans le désert. Mais n'importe qui peut en fabriquer n'importe où.
Mais la toiture demande des matériaux qui supportent des efforts de tension et de flexion. C'est un problème que les hommes ont résolu depuis la plus haute antiquité, en jouant non pas sur la résistance des matériaux mais sur la forme géométrique.
(Là, il prends une petite chaine, et la tient écartée entre ses deux mains : elle dessine une courbe. Il dessine alors cette courbe sur un tableau, c'est la position 1. Puis en dessine la symétrique vers le haut : c'est la position 2.)
Dans la position 1, chaque anneau de la chaîne tire sur l'autre et tout travaille en tension. Dans la position 2, tout travaille en compression.
Ceci nous a permis d'utiliser la brique crue, le matériau le plus faible. Elle peut résister à 15 kg par cm². Elle supporte une pression de 0,5 kg au cm². Nous l'avons calculé scientifiquement. Nous avons assujetti la science et la technique aux moyens économiques des gens. Et ainsi nous avons résolu le problème.
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Une voûte, ou une coupole, est un élément de construction comme une poutre. Architecturalement parlant, une poutre est un élément structural qui n'affecte pas le style. Tout dépend de comment l'homme, l'architecte, utilise ces éléments. Mais la voûte et la coupole ont des exigences. Si je travaille des toitures plates, des plafonds plats, en béton armé, je ne fais que des compartiments flanqués au-dessus d'une plaque.
Si je construis en voûte et que je veux agrandir la pièce, j'augmente la hauteur et je fais intervenir une troisième dimension. L'architecte travaille là dans l'espace, comme le sculpteur. Et la beauté réside dans la conciliation par la forme des forces qui ont agi sur elle. Dieu n'a pas voulu faire du beau en créant les arbres ou les montagnes : nous les voyons beaux parce leurs formes concilient les forces. Au billard, si vous avez bien calculé les forces, vous marquez 6 !
A chaque instant, dans chaque ligne, se dégage une vérité structurale. L'œil ne voit qu'un seul point à la fois, il envoie l'information au cerveau qui synthétise et nous voyons un ensemble. De même en musique, chaque note arrive au cerveau et nous entendons une mélodie. Si le rythme est harmonieux, c'est beau, s'il est irrégulier, nous nous sentons nerveux. Dans la pièce où nous nous trouvons, le rythme et la structure sont harmonieux, alors la pièce est belle.
Je suis persuadé que l'architecture est l'élément le plus important de la culture et la meilleure définition de la culture que je connaisse est celle-ci : La culture est la résultante de l'interaction entre l'intelligence et de l'homme et son environnement, en satisfaisant ses besoins et spirituels et physiques. Nous en avons une preuve tangible dans les arts plastiques : l'homme a été influencé par les formes, il les a imitées, mais il a été capable également d'abstraction complète du point de vue structural.
Je vais maintenant vous montrer comment on construit une voûte sans coffrage. Depuis la plus haut antiquité, les paysans ont trouvé une solution pour construire des voûtes sans coffrage, en l'air, comme une sculpture. Le film que vous allez voir a été tourné au Centre de Recherches scientifiques du Bâtiment, au Caire. Il montre la construction d'une chambre avec voûte, entièrement en briques crues. On n'a besoin d'aucun autre matériau, à la portée ou non des paysans.
Vous pensez qu'un arc sans coffrage tombe, mais si on le construit avec des briques, tête à tête, de côté, inclinées sur le plan vertical, le mortier empêche la brique de glisser, on peut alors fermer l'anneau de la voûte et l'arc dure à l'infini. Nous avons des exemples qui datent de la IIIème Dynastie, c'est-à-dire de plus de 5000 ans. Les greniers de l'époque de Ramsès II, au Moyen Empire, découverts à Gourna, sont couverts avec ce type de voûtes. Au IVe siècle, les chrétiens persécutés par les Romains se sont enfuis dans le désert. Ils n'avaient rien, ni camion, ni béton, ni bois, ni fer : que la nature. Et malgré cela, ils ont construit des bâtiments en voûte, qui existent toujours. Ce sont des solutions que nous autres architectes, nous nous devons de connaître.
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J'ai eu la chance de visiter le site de Bajawat, dans l'oasis de Kaharnia. Un ami archéologue voulait savoir si les relevés établis par un jeune architecte était corrects. J'y ai séjourné huit jours. Naturellement, j'ai salué les gens qui étaient enterrés là, je leur ai demandé la permission de déranger leur tranquillité. Je leur ai dit : Je ne suis pas venu vous déranger mais j'admire ce que vous avez fait. Je suis architecte et je voudrais prendre quelque mesures. Permettez-moi de le faire. Ils m'ont donné cette permission. Et même, ils m'ont aimé ! A preuve : quelques mois plus tard, une compagnie m'a commandé la construction d'un rest-house au-dessus de la montagne et je l'ai bâtie dans le même style en employant les mêmes techniques qu'à Bajawat. Par la suite, j'ai eu tout un village à construire ainsi.
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Le système officiel est fondé sur la relation architecte-entrepreneur et ceux qui ont 25 £ de revenu annuel n'y ont pas accès. Il faut donc la remplacer par la relation architecte-propriétaire bâtisseur. Cela suppose en particulier que nous devons leur enseigner la technique. J'ai bénéficié de l'aide d'un maître maçon qui a formé 46 apprentis en 3 mois. En trois mois, ils ont maîtrisé toutes les opérations qui entrent dans la construction d'une maison. J'ai même vu des apprentis qui venaient me dire que le maître ne posait pas les briques correctement ! Tout ceci signifie que ces opérations sont simples mais qu'il faut les connaître et les faire connaître.
Aujourd'hui, la situation est très grave à cause de la misère qui augmente avec la population, des troubles politiques. Mais si on arrive à résoudre le problème de l'habitat, on résout du même coup celui de la stabilité économique, sociale et politique. (Hassan Fathy va maintenant commenter le film qu'il a apporté sur la construction de Gourna.) Vous voyez là une combinaison de voûtes et de coupoles. Les murs et les plafonds sont faits en briques crues et construits sans cintre. On construit la voûte contre un mur de fond et on dessine la voûte en chaînette sur le mur, comme je vous l'ai montré. Le maçon la dessine tout seul, il l'a appris et ce n'est pas si facile que cela. Nous pouvons lui apporter une aide pour des corrections avec une forme dessinée scientifiquement que nous appliquons sur le mur. Lorsque nous introduisons la science dans l'artisanat, nous devons le faire pour aider pas pour écarter. Arrivés au sommet, nous devons avoir 6 épaisseurs de briques, une en haut. Cette inclinaison suffit. Deux maçons peuvent couvrir ainsi une chambre de 3 m sur 4 en un jour et demi, avec des briques de 25 x 15 x 5, sans coffrage. L'épaisseur de la voûte est de 15 cm : c'est suffisant. Ils mettent des écailles de pierre dure dans les interstices car la terre se contracte en séchant. Ils construisent exactement comme les gens de Bajawat au IVe siècle. La coupole doit reposer sur un carré ; pour compenser l'inclinaison verticale sur le mur du fond, ils utilisent la voûte elle-même comme cintre. Ainsi le décalage entre la voûte et l'amorce de la coupole qui est un carré, est réduit.
La construction est un art comme la sculpture ; c'est une œuvre d'inspiration. Là il s'agit de la construction d'une coupole byzantine. La première coupole byzantine se trouve devant la tombe de Selim dans la pyramide de Guiseh ; elle date de la XIIe Dynastie.
Pour économiser le bois, on remplit l'ouverture avec des briques. Pour construire la coupole, on détermine le centre en tirant deux diagonales. Le gros œuvre d'un bâtiment comme celui-ci peut ne rien coûter à un propriétaire s'il travaille lui-même. Ce système de construction fonctionne avec n'importe quel matériau, briques crues, cuites, en ciment. La petite voûte qui surplombe l'alcôve est basse. Pour obtenir une terrasse plate, on ferme les deux côtés, en allégeant le remblai sur la voûte et le mur. Des étudiants sur l'environnement de l'Université de Londres ont comparé la température dans ce type de construction en briques crues et dans un bâtiment en préfabriqués. La température du premier est inférieure de 17 ° à celle du deuxième. (Hassan Fathy projette et commente des diapositives.) Diapo 1 : un cactus ; diapo 2 : un minaret Nous avons dit que la culture était l'interaction de l'intelligence de l'homme et de son environnement. Nous voyons qu'aux Indes, la vie végétale prédomine et cela a un effet sur l'architecture : ce minaret est la copie conforme du cactus. L'architecte a traduit un symbole : la plante pousse, brise la pierre, monte. Elle représente la volonté de toujours s'élever. Comme les flèches des cathédrales gothiques. Diapo 3 : un masque animal ; diapos 4,5 et 6 : un bâtiment En Afrique, la vie animale prédomine : voilà une maison dont l'architecture s'inspire de la représentation de cet animal. Diapos 6 et 7 : Ici une décoration très stylisée du Nigeria. Elle a inspiré un sculpteur anglais. Diapo 8 : immeuble en béton, cubique Voilà le dernier cri du modernisme. Le progrès ! Diapo 9 : même maison que la sixième diapo Les habitants ont gratté les décorations qui avaient inspiré le sculpteur anglais et ont représenté un bloc de béton avec de la chaux. C'est un changement culturel dont nous souffrons tous. Tout homme aspire au changement mais le changement est neutre : s'il ne va pas dans le sens du mieux, il ira dans le sens du pire. Nous devons contrôler le changement dans nos sociétés paysannes qui veulent, et c'est une erreur, imiter les sociétés urbaines. Diapo 10 : le village de Gourna Il a été inondé trois fois pour le démolir : il fallait transplanter les populations qui habitaient dans les tombeaux. Diapo 11 : Bajawat Aucun architecte, aucun ingénieur n'est venu à Bajawat faire des analyses sérieuses. Diapo 12 : un village nubien Lors de la seconde élévation du barrage d'Assouan, la région devait être inondée. On a donné à la population 34 villages et 750000 £ d'indemnités. Ils ont tout construit en une année ; il n'y a pas deux maisons semblables, pas deux villages identiques. C'est le miracle du XXe siècle : l'art folklorique naît du génie de la race, l'art d'Apollon du génie de l'architecte. Et les architectes ne peuvent pas remplacer 4000 d'histoire par 5 ans d'études ! Voilà une maison d'aujourd'hui semblable à un palais de la IIIe Dynastie. Les bâtisseurs ont joué avec le baroque qui est mort dans les mains des architectes. Avant, c'était l'architecture sans architectes ! Diapo 13 : représentant des maisons cubiques alignées Voilà l'architecture avec architecte ! Diapos 14 : représentant des courbes de température dans les différentes constructions La zone de confort thermique est située entre 19° et 26°. Dans la chambre en briques crues la température reste dans cette zone et ne varie que de 2° en 24 heures. Dans la maison en préfabriqués, la température a dépassé de 17° la zone de confort thermique ! Quand on vient me parler de modernisme dans ce cas, je dis que l'on peut renvoyer l'architecte à l'école. Diapo15 : représentant la buanderie d'une maison à Gourna J'ai adopté la même position qu'une femme qui lave, position qui permet de concentrer les forces dans les mains, mon assistant a pris des mesures et nous avons dessiné cela. Diapo 16 : l' école avec son jardin Je l'ai construite après avoir été reçu dans une école en Anatolie au milieu d'un jardin de roses. Diapo 17 : le marché J'ai construit ces alvéoles pour que les marchands ne soient pas au soleil. Diapo 18 : un motif de décoration dans le marché J'ai demandé au maçon de décorer selon son envie : il a dessiné un hiéroglyphe. Je lui ai demandé pourquoi il avait tracé ce dessin. Il m'a dit que c'était pour conjurer le mauvais sort : la superstition survit à la religion ! Diapos 19 : le village de Gourna Je voudrais vous montrer les possibilités qu'offre cette architecture alors qu'on associe toujours brique crue et taudis. Je voulais que tout le village soit un théâtre. Que chaque point du village soit une scène de théâtre. Cela ne coûte rien, seulement l'introduction du sens de la beauté. Une maison laide est une insulte à celui qui passe devant. Diapo 20 : détail d'architecture : une petite fenêtre Il fallait un centre d'intérêt : j'ai mis cette petite fenêtre pour saluer les gens qui passent. Questions/réponses sur le film et les diapos Jean Durante : Comment sont faits les crépis, les enduits ? Hassan Fathy : On emploie du limon. Les enduits sont faits seulement avec du limon. La brique crue se contracte en séchant, si vous employez du plâtre, il se décolle. Marc Held : Je suis très intéressé par la relation entre l'autorité des architectes, l'autorité des gens qui ont fait des études, et les artisans porteurs de traditions millénaires, connaissant des techniques de construction parfaitement adaptées à la situation économique. Comment cette relation exemplaire peut-elle être transposée dans des conditions économiques, culturelles, historiques différentes ? Hassan Fathy : Pour jouer avec la terre, il faut un trio : le spécialiste en mécanique des sols, c'est le violoncelle qui vibre au rythme de la terre. Le violon sera l'ingénieur spécialisé dans les membranes, qui étudie la résistance des matériaux. L'architecte sera le pianiste. Ce trio naturellement, peut jouer n'importe où. C'est l'aspect technique. Nous avons vu que la construction de la voûte demande à être articulée. Elle convient à de petits bâtiments : des écoles, des dispensaires, des hôpitaux ruraux. Bien qu'on trouve en Irak un bâtiment dont la voûte a 34 m. Le style du lieu, la décoration sont des éléments formels mais pas structurels. La structure peut s'utiliser n'importe où. Nous avons créé l'Institut international de la Technologie appropriée dont les buts sont de mettre les techniques de la construction à la portée de tout le monde, surtout des classes pauvres. L'industrialisation a provoqué des changements socio-économiques qui font que des millions d'hommes sont voués à une mort prématurée. Pour les aider, dans le domaine de la construction, nous devons être organisés. Dans les pays où le système est fondé sur le couple architecte-entrepreneur, l'architecte dessine dans son bureau puis donne ses dessins à l'entrepreneur et son rôle s'arrête là. L'aspect commercial est plus important que l'art et la culture. Dans les pays pauvres, il faut que l'architecte soit responsable de la formation des maçons. Nous devons travailler comme les compagnons au Moyen Age, avec des maîtres, des compagnons et des apprentis. Mais nous devons organiser le système pour qu'il fonctionne dans les conditions actuelles, non traditionnelles. Au milieu d'un million de gens, on est anonyme : comment faire pour que des gens s'entraident ? Dans l'oasis Harha, le village de Genaf a été enseveli sous les sables. Le maire nous a dit que les villageois avaient construit un autre village. Dans l'ancien village, il était esté un vieux dont la maison avait été à moitié ensevelie. Les villageois lui ont construit une maison neuve dans le nouveau village sans qu'il le demande. La tradition maintient le système coopératif. Aujourd'hui, nous n'avons plus de tradition mais ce n'est pas une raison pour abandonner. Donc le but de notre institut international est de trouver des solutions pour que fonctionne un système de coopération traditionnel dans les conditions non traditionnelles qui régissent notre société, et son action se situe dans " l'enseignement durant le travail ". Nous devons être des citoyens planétaires dont la devise doit être " amour et construction " et non " haine et destruction ". Arturo Cermelli : Que faisaient les 45 maçons avant l'expérience ? Hassan Fathy : C'étaient des garçons du village qui mendiaient parce qu'au chômage. Aujourd'hui, nous manquons de maisons et si ce système fonctionne dans les villages, nous l'appliquerons aussi dans les villes : en subdivisant les communautés en groupes de voisinage de 30 familles au maximum, nous ferons en sorte qu'ils s'entraident et ce qu'ils donneront leur sera rendu. Dans les villages, pour les mariages, chaque famille apporte quelque chose qui lui sera rendu en retour : on peut faire la même chose dans le domaine de la construction. J'habite dans la partie ancienne du Caire que ses habitants ont quittée pour aller dans les nouveaux quartiers modernes ! Je vis parmi des gens pauvres qui ne demanderaient pas mieux que d'apprendre à construire leur maison. Chaque fois que nous réussirons un projet de logements, la construction d'un village ou du quartier d'une cité, l'Institut enregistrera chaque discussion, chaque mot, chaque pas. Et nous donnerons toute cette matière à ceux que j'appelle " les économiquement intouchables ".
Marc Held : Vous nous avez montré des exemples de construction dans des pays dont le niveau économique est très différent de celui des pays industrialisés. Pour en revenir à la Corse qui est prototypique de ce qui se passe dans les pays industriels avancés, nous constatons que le problème ici n'est pas le manque de maisons - il y a beaucoup de maisons vides ou abandonnées dans les villages -, mais l'opposition dans la conception du bâti, entre les tenants d'un certain conservatisme représentés par les fonctionnaires du pouvoir central et les architectes au service de ce pouvoir et les utilisateurs qui transforment leur village, leurs maisons et qui n'ont pas la même conception du " beau ". Dans les pays industrialisés, les acteurs impliqués dans la construction n'ont pas la même relation avec le bâti que les maçons que nous avons vus dans votre film. Hassan Fathy : On associe toujours la beauté avec la cherté mais c'est faux. Cela n'a rien à voir. Si je donne 1/2 m3 de terre ou du marbre à Rodin, il créera Le Penseur qui irradie de l'énergie et qui vaut des millions, mais si je donne cette terre ou ce marbre à quelqu'un qui n'est pas Rodin, il me rendra un tas de terre ou de marbre seulement. Nous devons allier la beauté à l'utilité. Les maisons en préfabriqués sont accessibles à tous mais vous avez vu que les conditions climatiques sont telles chez nous, que les enfants qui y habitent meurent de chaleur. Plus l'homme se rapprochera de Dieu, de la terre, de l'environnement, plus il sera cultivé. Dans nos sociétés, nous avons manqué de spiritualité et de qualités humaines et nous payons le prix fort les facilités que procurent les machines. Pour se former, une société doit être composée d'organes qui chacun doivent avoir une fonction. Si vous donnez à choisir à nos paysans entre une maison en briques crues et une maison en béton armé, ils choisiront le béton armé parce qu'il coûte cher et qu'ils l'associent au progrès. Mais personne ne leur en explique les dangers. Il faudrait un décret pour obliger les architectes à habiter les maisons qu'ils construisent pour les masses, pendant au moins un an, avec femmes et enfants ! Quand un client riche me commande une maison, je lui demande combien il veut de pièces, comment il les voit, je lui propose mes dessins que je modifie selon ses indications ; alors que les masses, nous les traitons comme des cailloux ! Et un des buts de l'Institut est d'éviter cela. Chaque chantier doit non seulement produire un bâtiment mais aussi former de nouveaux maçons, compagnons et apprentis. L'architecte doit respecter ses semblables et la maison qu'il construit doit être le portrait de son propriétaire. Un architecte qui dessine la même maison pour tout le monde, est comme un peintre qui ne saurait peindre qu'un seul portrait. On ne peut qualifier d'artiste, d'architecte, quelqu'un qui répète deux fois la même chose ! Si nous réussissons, nous pourrons retrouver, à une échelle humaine, l'esthétique, l'harmonie et la musicalité de nos constructions dans nos villes. Paul Casalonga : Vous nous montrez la nécessité de rupture avec le système de civilisation industrielle. La Corse, malgré les efforts de beaucoup, n'a pas encore totalement basculé dans ce système. Mais les gens ont été conditionnés à penser que les poteries de Vallauris, qui ne servent à rien, sur une cheminée valent mieux que des écuelles qui servent tous les jours, que les chansons de Tino Rossi sur scène valent mieux que les chants polyphoniques dans les fêtes de village. La rupture avec la situation actuelle est donc nécessaire. Ces voûtes ont été construites parce qu'on connaissait les techniques mais aussi parce que les modes d'existence étaient fondés sur la chjamata, l'aiutu : les gens se réunissaient pour construire, ils s'entraidaient.
Veli Scheffer : N'y a-t-il pas question lorsque les intellectuels invitent à retourner à des techniques anciennes ? Les gens veulent avancer. Hassan Fathy : L'économie d'une société industrielle est certainement très différente de celle d'une société rurale, non industrielle. L'argent joue un rôle primordial dans la première. Cependant il ne faut pas les opposer mais les considérer sur le même plan. Je vais travailler en Afrique différemment qu'en Europe pour des raisons géographiques, économiques sociales, culturelles, mais j'utiliserai mes connaissances de l'une dans l'autre, sans les opposer. Nous devons aider l'humanité à retrouver la notion de qualité - humaine, artistique, culturelle - qui a disparu au profit de l'argent. Ainsi pour construire une ville, on doit analyser tous les travaux nécessaires, considérer leurs effets sur les qualités humaines. Si de deux travaux l'un fait appel à quelques facultés humaines et l'autre à toutes, il faut privilégier le second parce qu'il a plus de valeur. Récemment on m'a demandé de travailler dans un village à Assouan. J'ai donné une conférence aux villageois pour qu'ils prennent leurs décisions en tout état de cause. Je leur ai expliqué que si dans tel projet de mauvaises décisions avaient été prises sans connaissances, c'était un meurtre non prémédité, mais que si nous prenions de mauvaises décisions en connaissance de cause, alors c'était un crime. Et de la même façon que nous prenons en compte la climatologie, la physique, etc., nous devons prendre en compte l'aspect culturel et spirituel : l'homme n'est pas une machine mais un être spirituel qui doit disposer des moyens de s'épanouir. Sur ce document, vous voyez une chambre voûtée dans une maison paysanne et une chambre rectangulaire à plafond plat dans une autre maison paysanne : elles sont toutes les deux pauvres mais dans la première de la beauté s'en dégage parce que la forme concilie les forces. Pour un artiste, plus le défi est grand, meilleur est le résultat. Le défi est nécessaire à l'homme. Chaque chose, chaque être, chaque situation, chaque pays a ses propres solutions, ses propres conditions, ses propres réactions. Mais si l'être humain refuse ce qui est bon, alors il y a quelque chose d'anormal ! Elie Cristiani : Chez nous, il y a des maisons vides mais cela ne signifie pas qu'il y ait trop de maisons et beaucoup de ceux qui voudraient construire n'en ont pas les moyens. Il me paraît très important de déterminer un type de construction peu onéreux pour des maisons, des ateliers, des bâtiments agricoles. Aujourd'hui, les constructions ne correspondent à aucune culture et se font dans n'importe quel sens, souvent dans le sens d'une fausse tradition, une espèce de conservatisme qui n'a rien à voir avec la culture. On nous dit : " il y a des maisons vides, donc on n'en a pas besoin ; les gens qui construisent ont des moyens financiers, donc le problème ne se pose pas ". Cela me fait peur. Marc Held : Les problèmes de la construction se posent en termes d'utilité : satisfaire des besoins élémentaires, se protéger contre les éléments, se mettre à l'abri. C'est fondamentalement vrai pour les pays pauvres. Mais ces principes de réalité économique ne se posent pas de la même façon dans les pays industriels. Mais on compare trop simplement le coût des constructions traditionnelles avec celui des constructions dites modernes. En fait on ignore ce que ce dernier coûte réellement à la collectivité. Si dans les sociétés industrielles, on ne considère pas la construction comme un moyen de s'abriter, à quoi sert-elle ? Evidemment, à s'exprimer. C'est un langage, une façon de dire ce que je suis ou ce que je voudrais être. La construction est un vêtement. Mais l'architecture en tant langage n'est pas enseignée : les architectes devraient être des décodeurs de langage de façon que l'architecture soit réellement l'expression profonde de la psyché de son utilisateur ou de son créateur. L'architecte peut avoir une vision rétrograde, sentimentale du domaine bâti, il ne peut pas agir sur les forces économiques. Hassan Fathy : La question dépasse l'architecte seul et le propriétaire. Nous devons la résoudre en travaillant aussi avec les sociologues, géographes, économistes, etc. D'où la nécessité de cet Institut qui regroupe toutes ces connaissances et permet une prise de décision correcte. Si l'opinion publique est erronée, il faut expliquer pourquoi : en Nubie, il y avait 6 villages entre le haut barrage et le réservoir d'Assouan. On voulait déplacer les 2000 habitants mais selon un sociologue, 1000 voulaient rester ; or l'eau était polluée et à cause de la chaleur qui y règne, on ne pouvait pas empêcher les enfants d'aller se baigner. Donc il fallait les éloigner sans tenir compte de la volonté de ces 1000 personnes. La connaissance révélée est remplacée aujourd'hui par l'enseignement et la spécialisation nous coupe les uns des autres. L'industrie empêche les artisans de travailler : imaginez un sculpteur qui ne pourrait pas sculpter ! J'ai visité des marchés dans nos villages : en très peu de temps, j'ai vu disparaître l'artisanat local au profit d'objets en plastique et en aluminium. Ensuite on constate un mouvement de migration vers la ville à cause du chômage : mais bien sûr ! Si vous remplacez les objets qu'auraient dû créer les artisans par des productions industrielles, naturellement qu'ils n'ont plus rien à faire ! Vous dites " pays en voie de développement " ; je vous demande " en voie de développement vers quoi ? ". On associe le développement à l'industrialisation mais jamais à la poésie, à la peinture, à la sculpture, à la musique. Nous devons réagir car un homme coupé de la nature est comme un artiste à qui vous avez donné une œuvre toute faite en aluminium ou en matière plastique : le sculpteur doit tailler la pierre, le menuisier doit parler avec le bois.
Journée du 26 mai. Les travaux reprennent le 26, mais Hassan Fathy à souhaité qu'ils ne débutent qu'en fin de matinée. Car, dit-il, « Le matin c'est ma défaite ! » Nous aussi, nous sommes épuisés par ces heures d'écoute et de débats, qui se sont prolongés bien sur pendant le déjeuner, le dîner, et bien au-delà dans la nuit balanine, sous les grands oliviers d'ALziprato. Hassan Fathy : Dans une communauté, chaque activité doit avoir un lieu : pour les hommes, les animaux, pour emmagasiner le grain, etc. On dit : " nous avons besoin de 100000 habitations ". Mais jamais il n'est précisé quel genre d'habitations, pour quelles familles, de combien de personnes se composent les familles, etc. Pour analyser la demande, nous devons toujours avoir en tête deux idées : ce qu'il y a et ce qu'il faut. Ne pas travailler sur un plan statique mais dynamique : il n'y a jamais deux communautés, deux lieux identiques ; chaque cas est spécifique et on ne peut pas le répéter. Chez nous, nous avons calculé qu'avec notre système et les matériaux dont nous disposons, pour la construction d'une maison moyenne, il fallait 2 maçons et 4 apprentis qui travaillent pendant 45 jours. Je n'ai pas calculé ces normes scientifiquement mais d'après mes observations car j'ai eu la chance d'avoir à bâtir un village entier, pour 7000 habitant. J'ai amené des maçons, à peu près une centaine au début. La première année, un maître maçon a formé 46 maçons. Ce n'était pas une école - Ivan Illitch a raison quand il réclame une société sans école - mais un centre de formation à côté des chantiers. Les apprentis passaient une semaine sur le chantier à observer les maîtres maçons puis une semaine dans le centre où on leur enseignait des choses très simples : tracer des rectangles de 3 sur 5, 4 sur 8, mesurer avec un mètre ruban, des clous, des pointes. Ils ont appris très vite. Puis je leur demandais de monter un mur en briques, à appareiller des briques, etc. Ils apprenaient en faisant et défaisant ; au bout d'une semaine ils retournaient sur le chantier travailler comme aides-maçons. Il n'y avait pas d'enseignement abstrait. Ensuite, ils ont appris à faire des voûtes, des arcs, des coupoles. Ils étaient payés comme apprentis. La formation d'un maçon coûtait 1000 £ mais cette somme était amortie en deux mois. C'est un système que vous pouvez appliquer à une main- d'œuvre spécialisée ou non. Vous pouvez établir un budget mais naturellement cela suppose une construction en cours et un centre de formation sur place. Mon rêve, ce serait que la construction soulève le même enthousiasme que le foot-ball ! Construire au lieu de taper dans un ballon ! Pas assez de maçons est beaucoup plus grave que trop de maçons : dans le Tiers Monde, la situation de l'habitat est devenue critique. Comme je vous l'ai déjà dit, dans le Tiers Monde, le revenu annuel moyen varie entre 25 et 30 £ : alors que dans le monde industrialisé où le revenu moyen est de 1000 £, un individu qui a moins de 400 £, est incapable de survivre, dans le Tiers Monde, rien n'explique qu'ils puissent vivre avec quelquefois moins de 25 £, sauf à admettre qu'ils sont hors système monétaire. Ces économiquement intouchables sont voués à une mort prématurée à cause des mauvaises conditions d'habitat. Dans le temps, l'acte de construire était automatique, la société était organiquement liée, c'était un organisme vivat. On n'avait pas besoin d'acheter du bois au marché noir ou au Marché commun ! Tout était donné naturellement. Maintenant, on nous prive d'odorat, nous avons un nez préfabriqué. Dans le temps, il y avait des maçons, les artisans se formaient naturellement. Il n'y avait pas d'écoles de métiers, d'arts et métiers, d'architecture. La connaissance était un patrimoine hérité qui se transmettait du maître à l'apprenti. Chez vous au Moyen Age, il y avait le Compagnonnage : le maître, le compagnon, l'apprenti. Le compagnon ne devenait maître que lorsqu'il avait acquis un certain degré de connaissance et selon la situation du marché, quand on manquait de maîtres. Les questions de dessin, d'architecture, se posaient à l'artisan et au propriétaire. Mais ils vivaient tous les deux dans la même atmosphère culturelle et les traditions artistiques qu'ils respectaient comme les traditions morales, leur évitaient de commettre des erreurs. C'est ce qui a créé et sauvé l'unité des vieilles villes, comme en Italie. Il y avait une unité mais dans la variété, parce que chaque bâtiment individuel était traité par un homme individuel. C'est une idée d'aujourd'hui de demander à un architecte de construire 1000 maisons à la fois. On nous dit que nous n'avons ni le temps ni l'argent. Laissons dire ! Cherchons seulement à savoir s'il y a ou non des solutions. S'il n'y en a pas, tant pis ! Mais s'il y en a une, nous devons garder comme thème, comme idée de base, l'homme. La valeur de n'importe quel projet réside dans la réponse à cette question : " est-ce pour l'homme ou pour autre chose ? ". Si c'est pour l'homme, nous pouvons discuter comme nous sommes en train de le faire. Si c'est pour la politique, l'économie : "vous pouvez faire ce que vous voulez, monsieur ! ". Ce qui m'amène aujourd'hui à comparer l'architecture ancienne avec l'architecture moderne, c'est que même dans un pays sans beaucoup de tradition, on revient à la tradition. Ici, vous pouvez étudier notre système et voir comment l'adapter, combien un maçon peut former de maçons, en combien de temps, comment utiliser les matériaux locaux. Comme je vous l'ai dit hier, l'arc, la voûte ne sont que des éléments de structure. L'arc n'est ni arabe, ni gothique, ni américain. C'est un élément de construction comme la poutre. Il n'y a pas une poutre pharaonique, italienne ou américaine. Une poutre est une poutre ! Qui s'utilise en fonction du bâtiment que l'on souhaite. Mais qui demande un peu d'attention culturelle et artistique. La poutre peut se poser de mille façons tandis que la voûte impose des restrictions parce que la forme doit concilier les forces. Si les proportions ne sont pas respectées, ça casse. Le maçon que vous avez vu dans le film, le sait sans faire de calculs. Le professeur d'ingénierie de l'Université du Caire, peut le calculer. Nous, avec notre conscience, si nous voulons intervenir dans l'artisanat, nous devons rendre le travail plus facile, mais surtout ne rien enlever ou détruire. Lorsque nous, les architectes, nous allons construire dans un village, nous considérons que les villageois n'ont aucune connaissance, ne peuvent rien faire ; alors nous arrivons avec notre expérience, nos plans et nous les envahissons. Je dis que ce que nous devons faire, c'est devenir le paysan pour comprendre ce qu'il désire, ce dont il a besoin, et appréhender toutes les techniques qui existent et non les rejeter pour en imposer d'autres. Aujourd'hui, nous sommes des handicapés. Il nous faut attendre que les membres de la société que nous avons coupés, repoussent. Ça prendra du temps. Si cela prend 10 ans, ce n'est rien. 10 ans, ce n'est rien dans la vie d'une communauté ; cela compte dans la vie d'un enfant, pas dans celle d'une communauté ! Les gens qui vous disent qu'ils n'ont pas le temps sont plongés dans la saleté depuis des années. Ils oublient les choses essentielles. Dans un environnement naturel, le paysage repose quand on le contemple ; lorsque vous regardez des maisons modernes, en béton, vous pouvez constater qu'elles ne s'accordent avec rien. Vous ne pouvez pas converser avec de la matière plastique, c'est un matériau qui n'impose rien et dont je peux faire ce que je veux. Tandis que le bois s'impose à la poésie du menuisier qui en connaît les contraintes. Dans ce contact avec la matière, l'artisan s'ennoblit.
................................................................................. Sur un territoire donné, il faut qu'il y ait un équilibre écologique entre les ressources, la vie végétale, la vie animale, la vie humaine, que peut supporter cette superficie pour que le niveau de vie soit acceptable. Ici, vous avez certainement des problèmes. Mais ne vous y arrêtez pas et ne commencez pas par eux Commencez par considérer la superficie géographique et l'équilibre géologique. Nous avons vu ce matin avec M. Demoustiers, les différentes étapes de la vie des plantes, le rôle des arbres, etc. ce sont des gens comme lui qui vous renseigneront sur ce que peut supporter cette île. Ensuite, vous ferez une étude sur l'état actuel. Lorsque vous aurez un standard de référence, vous pourrez déterminer les déficits ou les excès dans chaque domaine. Il est nécessaire d'avoir une idée générale. Le défaut, aujourd'hui, c'est de traiter les problèmes isolément, sans vue d'ensemble. Nous avons perdu la connaissance directe car nous n'avons pas réagi avec notre environnement comme dans les sociétés traditionnelles. Nous limitons les capacités de notre cerveau à la science analytique et aux statistiques ! Si vous n'avez pas une idée de l'ensemble, s'il vous manque un seul élément, cela peut détruire tous vos efforts, voire aller contre vos intérêts. Pour aider le peuple, construire avec le peuple, vous devez avoir en tête une vue d'ensemble. Ayons recours aux sciences humaines plus qu'aux sciences physiques car nous traitons une société humaine dont nous devons avoir une connaissance approfondie. On nous dit que les paysans émigrent. Nous devons comprendre pourquoi ils le font malgré le lien qui les rattache à leur village. Les hommes ont deux attaches principales, au lieu et à la communauté à laquelle ils appartiennent. Il y a deux types de forces qui incitent à l'émigration : les forces repoussantes " ici, les conditions ne permettent pas de vivre ", et les forces attirantes " vous gagnerez davantage si vous partez ". C'est après avoir analysé les raisons de l'émigration que nous pouvons chercher des solutions, sinon pour ceux qui sont partis du moins pour ceux qui restent et qui ne demandent que d'avoir les moyens de vivre pour ne pas émigrer.
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La construction peut être un art, c'est un élan, une énergie à laquelle nous ne pouvons pas résister. A mon avis, il n'y a pas de différence entre l'art folklorique et le " hight art ", entre l'archéologie et l'art vivant. C'est un continuum. Il n'y a pas de séparation comme dans une prison. C'est la vie économique et sociale d'aujourd'hui qui cloisonne. Donnez à l'artisan l'occasion de créer, en mettant à sa disposition non seulement des matériaux mais aussi une technique. C'est à cela que sert un centre de formation. Pour agir efficacement au sein de votre société, vous devez vous regrouper dans un ensemble reconnu par elle : j'ai vu les travaux réalisés ici dans le domaine touristique : vous avez l'occasion d'élever le tourisme à un niveau culturel et non pas seulement économique. Vous avez les moyens techniques et culturels de bâtir des lieux d'accueil touristiques beaux, vrais, artistiques, dont on dira " c'est la Corse ! ". Le caractère des Corses est fort, il ne faut pas l'amoindrir en construisant des bâtiments laids, " universels ". Ils ne sont pas universels, ils ne sont rien ! Croyez-moi, les touristes du monde entier viendront parce que vous aurez créé un autre type d'attraction, vous aurez donné un autre élan à la construction et à l'économie et vous permettrez aux émigrés de revenir et de se réinstaller. Placez-vous toujours dans une perspective dynamique et non statique. Ne dites pas : " dans ce village il n'y a que 50 personne, ça ne sert à rien de faire ". Avant de savoir si 50 personnes c'est beaucoup ou pas assez, envisagez la situation dans son ensemble, étudiez sur combien d'hectares elles sont réparties, quelle est la nature de la terre, s'il y a des plantes, si la superficie peut supporter 500 personnes ou si les 50 sont déjà trop. Si vous dites : " il n'y a que ...", vous arrêtez tout raisonnement !
................................................................................ J'espère pouvoir si Dieu le veut et si les circonstances le permettent, vous montrer comment on construit une voûte et quelles difficultés ce type de structure peut résoudre. Si on est un artiste, on peut jouer avec ces formes, si on n'en est pas capable, on peut toujours avoir des plafonds plats ! A la place de la brique crue, vous pouvez utiliser des briques rouges, de la pierre, des dalles. J'ai construit des voûtes et des coupoles avec des dalles de pierre. Le dallage est de 4, 5 cm. Si vous lui donnez la dimension de la brique 25 x 15 x 5, vous pouvez l'utiliser pour une voûte. Lorsque notre Institut fonctionnera, nous organiserons des échanges entre vos maçons et les nôtres. Il y a deux ou trois ans, j'étais en Iran pour assister à une conférence sur l'habitat. J'ai eu l'honneur d'être reçu par l'Impératrice. Elle m'a demandé qui je lui conseillais d'inviter pour la prochaine conférence. Je lui ai dit : " Majesté, vous avez invité de grands architectes ; ils nous ont montré leurs dessins qui n'ont rien à voir avec le pays. Invitez des maçons du Kerma, de Nubie, de Tunisie, pour que les uns montrent aux autres ce qu'ils savent faire et aussi pour qu'ils montrent aux architectes le potentiel que ceux-ci n'utilisent pas. " L'Impératrice m'a répondu : " Invitons aussi les ministres, car ce sont eux surtout, qui prennent les décisions. " Malheureusement, maintenant la politique s'en mêle : quand il y a une chance de faire quelque chose de culturel, la politique vient tout démolir ! Parce que la politique actuelle est fondée sur la destruction et la haine. Nous voulons changer cela en construction et amour. Nous devons tous nous y employer pour devenir des citoyens planétaires. Au lieu d'échanger des balles, échangeons des connaissances et de la beauté. Quand on touche de la saleté, on se salit ! S'il y a de la vertu dans cette île, alors vous aurez des visiteurs du monde entier. Nous avons reçu des maçons du Ghana qui sont restés deux mois en Egypte, nous les avons initiés à la construction de ces voûtes, nous leur avons fait visité des régions où se trouvent ce genre de constructions. Au retour au Ghana, ils ont bâti une maison modèle. Les personnalités présentes ont parlé de " révolution de la brique " ! Plus tard, ils m'ont écrit pour me dire à quel point ces maisons étaient plus confortables que toutes les structures existantes. J'ai rencontré aussi une architecte paskitanaise qui devait venir avec onze maçons, mais il y a eu la révolution. Il y a toujours des révolutions mais il n'y a rien pour la construction. Ce matin, j'ai été très heureux d'écouter notre ami agronome et d'apprendre des choses que j'ignorais mais qui représentent ici des éléments très importants. Nous avons pensé l'Institut sans rien savoir de la Corse mais ce peut être une base de discussion et je serais très heureux de vous aider à initier un mouvement. Comme je vous l'ai dit, celui qui touche la saleté, se salit. Dans toutes les sociétés, développées ou non, il a de la saleté. Ici, en Corse, il y a encore de la pureté et de la beauté, ne les laissez jamais salir. Le sens des valeurs a complètement changé ; il n'y a que la culture qui puisse sauver le monde. Nous vivons dans un monde inculte : vous n'avez qu'à comparer un gratte-ciel avec une maison de maçon ou un temple hindou sculpté ! L'architecture moderne, moi je l'appelle " architecture du T à dessin " : des lignes, des lignes ! Mais où est l'homme ? Où est l'artisan ? Chaque que je vais en Amérique, cela me bouleverse. La dernière fois que j'y suis allé, j'habitais à côté d'un gratte-ciel de verre, avec des balcons. 100 petits balcons l'un sur l'autre. Et j'ai pensé que jamais Roméo et Juliette n'auraient pu les utiliser ! Par association d'idées, je réfléchissais à qui étaient derrière les grandes œuvres de la Renaissance italienne : les mécènes : les Médicis par exemple. Des gens cultivés ! Mais qui est derrière les gratte-ciel ? Le roi du pétrole, le roi de l'ordure ! Où est la culture ? Je ne nie pas l'habileté technique qu'il faut pour construire des cadres de fer et les remplir de verre mais où est l'humanité ? Notre société, dans nos villes modernes, est coupée des animaux, des plantes. Nous avons seulement des pots de fleurs sur les balcons et des animaux domestiques. J'ai rencontré un urbaniste horticulteur américain qui me demandait où était la place des plantes dans les villes ? Il avait raison : il faut déterminer un espace minimum ou maximum dans lequel trouver des arbres et des animaux. Nous ne nous sommes pas créés tout seul, entouré de ciment armé, et cernés par des voitures roulant sur l'asphalte des rues, qui engendrent la pollution. Nous devons concevoir un urbanisme qui permette les rencontres entre être humains. Pourquoi dans les vieilles villes, les femmes, les enfants se saluent dans les rues ? Maintenant, en traversant les villes dans des voitures fermées, on ne voit plus personne, on ne salue plus personne. J'avais un voisin de palier au Caire. C'était notre ambassadeur à Amman. C'est là que je l'ai rencontré et que j'ai su que nous étions voisins ! Dans l'ascenseur, on ne se rencontrait pas ! En projetant les plans d'une ville, nous devons prévoir des endroits pour les rencontres, des espaces pour les plantes et les animaux, des lieux qui invitent à s'asseoir en plein air, à bavarder au soleil d'hiver ou dans la fraîcheur de l'été. Et ne pas tout sacrifier à l'automobile ! Une maison où les enfants ne peuvent pas jouer à cache-cache, n'est pas une maison, une ville où les enfants ne peuvent pas jouer à leurs jeux de rue, n'est pas une ville. Dans les rues, nous avions les orgues de barbarie, les enfants qui jouaient aux billes, au cerceau, les marchands ambulants, les chanteurs de rues : tout cela a été éliminé par la voiture comme par un bulldozer et remplacé par la pollution et les klaxons. Là, nous devons réagir. Pour cela, ne laissez pas vos efforts se limiter à la Corse. Ayez en tête que les solutions que vous trouverez pour la Corse devront aussi servir aux autres pays qui souffrent. Et ainsi vous serez des citoyens planétaires et vous attirerez l'attention des organismes comme l'UNESCO à qui vous pourrez montrer ce qu'ils doivent faire. Vous avez créé votre groupe artisanal mais aussi culturel. Nous avons une expérience de la construction de villages : je vous montrerai les résultats et comment les exploiter : comment diriger un chantier en système coopératif, comment établir les taux de production, les prix. Prenons l'exemple de l'excavation : un homme peut creuser 2 m3 de terre par jour. Si vous avez à faire les fondations par exemple d'une école et qu'il faille sortir 1000 m3 de terre, vous saurez qu'il vous faudra 500 ouvriers en un jour ou 50 pendant 10 jours ou 10 pendant 50 jours ! Et on calcule de la même façon pour la maçonnerie, la menuiserie. Nous avons des normes écrites pour remplacer la moralité d'avant. Lorsque j'ai rencontré les maçons d'Assouan que vous avez vus dans le film, je leur ai demandé comment ils voulaient être payés : ils ont été très étonnés, cela n'avait pas d'importance pour eux. Mais ils m'ont dit en combien de temps ils allaient construire et cela n'a pas varié d'une minute. Ils avaient de l'amour-propre.
......................................................... La première fois que j'ai travaillé, c'était pour une municipalité. On m'a demandé des plans pour une école. J'ai remis un avant-projet le même jour. Tous mes copains se sont moqué de moi, ils me disaient qu'il ne fallait jamais faire ça, il fallait attendre 6 mois ! Quand les hommes ne sont pas intéressés à leur travail, ils en arrivent à réagir ainsi. J'ai eu aussi à construire la maison du directeur de la restauration à Louxor, à l'entrée de la Vallée des Rois. J'ai fait des croquis de la maison, de la montagne, du mouvement des lignes. Tout était calculé pour épouser le terrain, le paysage. Le directeur a changé je ne dirais pas l'âme de la maison mais ses lignes : ça me fait souffrir chaque fois que je passe devant. Ce que nous construisons, si cela n'ajoute pas à la beauté du paysage, au moins que cela ne la gâte pas ! Le secret dans la construction coopérative, c'est qu'un homme ne peut pas construire une maison mais que dix hommes peuvent construire facilement dix maisons. Il faut les réunir pour construire. Et ne vous contentez pas de l'eau du robinet : aux Indes, on a mis des robinets mais les jeunes filles allaient toujours à la rivière chercher de l'eau parce que pour elles, c'était une chance unique de se montrer aux garçons et d'espérer se marier. En prenant l'eau au robinet, elles ne risquaient pas de faire des rencontres ! Ce séminaire est une première rencontre avec vous : c'est un contact électromagnétique, formidable, facteur d'un immense espoir pour l'homme, citoyen planétaire et pour l'artisanat de retrouver des valeurs à échelle humaine de vie et de rythme de vie : si un meuble comme l'armoire que j'ai vue ici, demande un mois de travail et qu'on la réalise en un jour, c'est très mauvais pour le meuble, pour le menuisier et pour le client ! L'expérience, le contact avec l'armoire doit être maintenu. C'est la religion du bois. Toni Casalonga : Les métiers artisanaux que nous pratiquons sont-ils des métiers d'hier et n' habitons-nous pas un pays trop petit ? Hassan Fathy : Ce ne sont pas des métiers d'hier mais de demain ! Toni Casalonga : Nous habitons un pays sans doute trop petit , mais nous avons la folie de vivre non seulement dans ce petit pays mais en plus dans les plus petits des villages de ce petit pays. Alors, quelquefois, nous sommes inquiets, nous avons l'impression d'aller à contre-courant de ce que l'on nomme : le progrès. Donc logiquement, nous devrions représenter le contraire du progrès. Alors, nous avons besoin de rencontrer des hommes comme vous qui nous rassurent. Mais ce n'est pas très fréquent. Hassan Fathy : Ce qui est moderne peut être anachronique, c'est ce que nous devons enseigner aux masses. Le progrès peut être une régression, ôter à l'homme toute valeur. Et c'est ainsi qu'on arrive aux armes atomiques. Parce qu'il y a des gens qui n'ont aucune valeur culturelle. Quand l'homme choisit d'aller contre la nature, il fait des plans pour s'anéantir. C'est notre devoir de restituer la sagesse et les valeurs véritables, humaines et spirituelles. Si je fais partie d'un système et que je souffre, tous les éléments du système viendront m'aider : si je me blesse au doigt, tout mon corps participera à sa guérison. Mais si mon doigt est coupé et refuse l'aide de mon corps, il mourra tout seul ! Nous devons avoir l'hyperpersonnalité de Teilhard de Chardin, mes amis ! A notre niveau, nous ne pouvons pas traiter des questions spirituelles à l'échelle planétaire, mais nous pouvons nous inspirer des écrits et de l'expérience des grands savants et des grands penseurs.
Qu'est-ce que l'hyperpersonnalité ? L'individu devient un avec le groupe sans perdre sa personnalité. Ainsi, la communauté sera comme un corps sain avec tous ses organes, tous ses membres, il ne lui manquera rien. Si nous participons à la diffusion de ce savoir qui fait appel aux valeurs humaines, alors les hommes s'entendront. Nous devons nous rencontrer au-delà de notre corps, de notre intérêt individuel, pour agir collectivement. Alors, nous pourrons sauver la société actuelle. Ce que d'aucuns appellent le " modernisme ", moi, je le qualifie de " néobarbarisme " ! Dans la formulation d'un problème, résident 90 % de la solution : vous ne pouvez pas résoudre un problème que vous n'avez pas formulé : quel est le problème de population, de l'artisanat, de la culture ? N'attaquez jamais les problèmes vitaux par les aspects négatifs mais toujours par les côtés positifs. Faites-les comprendre dans leur totalité : culturelle, écologique, sociologique, économique, etc. Ensuite, vous examinez les points faibles et vous les attaquez. Mais ne vous contentez pas d'attaquer, donnez une solution ! Comment rendre l'architecture autochtone contemporaine si aujourd'hui, la production a cessé ou si les matériaux étrangers ont imposé une autre technologie ? Naturellement, vous ne pourrez pas construire à l'identique des anciennes maisons paysannes, alors cherchez comment transposer, cherchez de nouveaux usages, des styles correspondant à notre temps.
Comme je vous l'ai dit, les structures n'ont pas de style, cela dépend de ce que vous faites avec. Il y a des architectures sans style. Les maisons paysannes que vous avez ici, sont structurales mais n'ont aucune prétention de style. Le style vient des proportions, du caractère qui émane des conditions de vie des bergers qui ont bâti en utilisant la technique des voûtes, de l'arcade, ou de la construction de pierres. Chaque construction traduit le caractère spécifique du peuple qui construit, de son environnement. Toni Casalonga : Est-ce ce que vous appelez " l'hyperpersonnalité " ? Hassan Fathy : Oui. Quand vous imitez l'étranger, c'est une imitation, la négation de la personnalité. Il n'y a pas deux sites pareils, deux environnements pareils, deux êtres humains identiques. Même les jumeaux ont des rêves différents ! Jean-Claude D'Orazio : Voulez-vous nous parler de l'expérience que vous avez faite dans un monastère en Italie, lorsque vous voyiez la mer par la fenêtre ? Hassan Fathy : C'était dans un hôtel, le Luna à Amalfi, un ancien monastère. Je regardais par la fenêtre qui donnait sur la mer. Quelle beauté ! Jamais je n'avais vu la mer encadrée aussi belle ; à côté, il y avait la salle à manger, sur une pelouse. Il y avait la mer et la montagne. On avait disposé les fruits côté montagne. C'était beau comme tout. Mais quand je suis sorti de la chambre, la magie avait disparu ! Et ça m'est resté. Plus tard, avec un ami anglais, je suis allé à Porto Germano. Il y avait un monastère. J'ai raconté à mon ami l'expérience d'Amalfi. Et nous avons refait l'expérience dix fois. Par la fenêtre, il y avait la magie, nous sortions, la magie disparaissait ! Il faut donc qu'il y ait une différence, qu'il y ait un rapport selon que je sois à l'intérieur ou à l'extérieur d'une maison. Il faut mériter une belle vue. La facilité, c'est très mauvais ! Si pour arriver à une belle vue, vous devez marcher des kilomètres sur un tapis roulant qui roule en sens contraire, alors, vous avez mérité de la voir ! Vous, seuls, limités à votre environnement, ici en Corse, vous avez besoin d'appuis du dehors. Et nous, nous avons besoin de vous. Un groupe a toujours plus de forces qu'un individu.
Hassan Fathy et le tourisme.
Toni Casalonga (après la pause) : Ma question concerne les rapports entre la vérité et le tourisme. Vous avez dit : " Il faut avoir une politique de vérité " et aussi " Si vous aviez un jour l'occasion de construire une unité touristique et vous le faisiez dans un langage vrai, cela pourrait être une réalisation exemplaire et intéressante ". Nous, la question que nous posons par rapport au tourisme qui est un phénomène quotidien dans notre vie, est "quelle position avoir par rapport au tourisme ? " Y a-t-il des formes de tourisme qui soient bonnes ? Quelle est votre opinion là-dessus ? Est-ce qu'un homme " touriste et vrai " peut exister ? Hassan Fathy : Le touriste est un être humain qui, à un certain âge - il n'est pas nécessairement vieux -, cherche à connaître d'autres cultures que la sienne. Je dis que c'est une manifestation de son instinct grégaire comme s'il voulait s'assurer qu'il appartient à la race humaine. Comment peut-il s'assurer qu'il lui appartient ? Dans un pays dont les habitants sont vraiment cultivés, le produit de leur culture est vrai, c'est la résultante, l'interaction entre leur intelligence et leur environnement. Si je vais en Chine et que je trouve l'architecture et l'artisanat chinois différents de ceux de mon pays mais vrais pour la Chine, alors je serai sûr moi-même d'appartenir à la race humaine comme les Chinois lui appartiennent. Mais si je trouve des éléments de culture étrangère dans mon pays, si je n'ai pas de point de repère, alors c'est le chaos et tout est possible. Si l'homme était blanc en Afrique et noir en Angleterre, il n'appartiendrait pas à la race humaine. Peut-être à la race des chats ! Parce qu'il y a des chants blancs en Afrique et noirs en Angleterre ! Nous tendons à l'hyperpersonnalité définie par Teilhard de Chardin, l'hyperpersonnalité qui dépasse la personnalité. Nous appartenons à la race humaine, tout en étant tous différents. S'il y a une architecture vraiment corse sur la plage ou dans la montagne, croyez-moi, tout le monde cultivé voudra venir la voir. Pour Gourna, le village que j'ai construit à Louxor, je n'ai cherché que la vérité. J'ai mis tous mes efforts à dessiner une architecture humaine d'après des idées que j'avais sur l'habitat, selon le principe que lorsque je construis pour un paysan, je construis pour moi, paysan et que lorsque je construis pour un prince, je le fais pour moi, prince. J'habitais la plus humble des maisons que j'avais construites pour les paysans et j'y ai reçu des princes et des princesses. La Princesse de Broglie, artiste sculpteur, est venue. Je lui ai donné une maison paysanne. Sont venus aussi un critique du Sunday Times, une princesse égyptienne. Ils s'asseyaient par terre quand nous n'avions pas de meubles. Qui voudra habiter les HLM que l'on construit aujourd'hui pour les pauvres ? Il ne faut jamais considérer le pauvre comme pauvre. Il faut considérer comme pauvre, moi le pauvre. Et le second principe que j'avais en tête était que le moteur de tout architecte devrait être ce que Dante Alighieri a dit : " Moi, je n'écris, je ne dessine que ce que j'aime, pour célébrer ma Dame, ou la Vérité absolue, ou Dieu ". Vous devez avoir de l'amour pour ce que vous faites. Vous devez vous mettre à la place du touriste et penser à sa mentalité, à ce qu'il faudra lui montrer pour qu'il ressente un choc ; ce choc que j'ai ressenti en venant ici devant une architecture vraie pour le style mais aussi pour le paysage. Dans mon village qu'on a inondé trois fois pour le détruire, et malgré la négligence du gouvernement, les gens viennent tous les jours, écrivent. J'ai des piles de dossiers contenant des articles. Imaginez qu'un des critiques disait : " A Gourna, en l'an 2900, quand on fera des fouilles, on trouvera que les fouilles de cet humble village sont plus intéressantes que celles du Caire ou de Londres. ". Un autre critique disait : "c'est un village non pas modèle mais qui abritera des hommes modèles pour l'avenir ". Naturellement les conditions étaient spécifiques. Il s'agissait de transplanter les gens qui habitaient la zone des antiquités. Ils vivaient sur les tombes et faisaient des fouilles clandestines. C'était la zone des tombes de nobles. André Lhôte, le peintre, disait dans son ouvrage, qu'il fallait faire ce village-là pour les artistes. Et maintenant, on va le transformer en village touristique. Moi, je dis que si on pouvait le raser, ce serait mieux. Mais qu'importe ! Qu'il devienne touristique si cela permet de sauver l'idée. Ce que je voudrais vous dire, c'est que si vous arrivez à avoir un village vrai dans son architecture, où les considérations humaines sont respectées, où il y a de la beauté, alors ce sera un monument actuel aussi attirant que les monuments antiques. Les bâtiments ne doivent pas être vilains. Vous pouvez créer aujourd'hui des monuments si vous le faites à l'échelle humaine, si vous y mettez de l'amour, des idées esthétiques, et même de la musicalité. Et un des buts de notre Institut est de faire entrer de la musicalité dans l'urbanisme. Goethe a dit que l'architecture est de la musique gelée, c'est vrai. Moi, je dis que l'œil, physiologiquement parlant, ne voit qu'un point à la fois. Il envoie l'information au cerveau où se reconstitue la forme complète. De la même manière, la musique parvient note après note, que le cerveau fait la synthèse et que nous entendons une mélodie. Un bâtiment, c'est une composition de volumes, de masses, de surfaces, de couleurs. Si l'œil va harmonieusement d'une ligne à l'autre, alors c'est comme une mélodie. Quand je marche dans une rue, les éléments que je dépasse restent dans ma mémoire et je superpose ce que je vois à ce que j'ai vu et je perçois les concordances et les discordances. Comme l'oreille capte l'harmonie d'une mélodie, l'œil capte l'harmonie d'un paysage. J'ai ressenti cela dans une ville d'Angleterre : il y a la rue commerçante, puis le square de la cathédrale, plus haut. Cela montait comme un crescendo vers le château de l'archevêque, comme dans l'apothéose de la Vème symphonie de Beethoven. Dans les villes à échelle humaine, les rues doivent être compartimentées, non pas être des rues droites, sans fin, sans autre point d'intérêt que le point de fuite à l'infini. Est-ce que je dois marcher jusqu'à l'infini ? Je suis fatigué avant de faire deux pas ! Tandis que si la rue est compartimentée, il y a des points d'arrêt, des focal points. Alors ce sera comme le mouvement d'une sonate. Ayons cela en tête pour construire un village touristique, où des artistes donneront le meilleur d'eux-mêmes, et non des T à dessin pour produire des cages répétées à l'infini. J'ai été choqué de voir à Calvi la façon de traiter le problème : mais ce n'est pas la faute du tourisme, c'est celle de ceux qui s'occupent de tourisme et de ceux qui se permettent de commettre de telles erreurs. Je dis que pour n'importe quel projet touristique, vous pourrez juger de sa réussite ou de sa faillite au moment du départ du client. S'il est content de partir, c'est un échec. Mais s'il regrette de partir, si ses enfants lui demandent de rester un jour ou une semaine de plus, c'est une réussite. Et quand il retournera chez lui, il racontera son expérience. C'est de la publicité naturelle. Et vous aurez gagné. Mais quand on traite le touriste comme dans un wagon-lit et qu'on le jette le lendemain dans la rue, il est heureux de partir. Il doit dépenser son argent volontairement, je ne dois pas le forcer à me payer. Le village touristique doit être vrai pour le pays. Et lorsque les indigènes viendront le voir, ils diront : "c'est ce que nous devons avoir ". Et nous aurons gagné pour le village paysan. Le travail des artisans sera comme le travail des maîtres qui ont peint les fresques de cette salle, il sera né de leur âme qui est l'âme de l'île. La forme irradie les mêmes radiations qui l'ont créée. Prenez une cellule construite en terre par un moine : ce n'est rien mais elle est l'émanation de la foi. J'ai visité dans des monastères, ces petites cellules. C'était fantastique. ............................................................
Chaque effort de vos muscles correspond à une émanation de vous-même, qui passe dans la construction. J'ai vu dans un monastère, en Egypte, à l'endroit où l'on a trouvé ce qu'on pense être la tête de Jean, une rangée de dix chambres en béton armé ! J'étais absolument choqué ! Je suis allé voir l'évêque et je lui ai dit : " Mon père, qu'avez-vous fait à vos moines ? Ce sont des cellules qui ressemblent à des chambres de domestiques dans un hôtel de troisième ordre au Caire ! Où est la sainteté ? " Il m'a répondu : " Je suis d'accord avec vous, mais ce sont les architectes du Patriarcat, au Caire, qui ont fait les dessins. " Mais si les architectes étaient allés dans ce monastère, jamais ils n'auraient osé faire cela. Et cela vaut pour tout le monde. Quand on place des rangées de chambres anonymes, des cages à poules en béton armé, n'importe comment dans le paysage, on gâte le paysage. On doit réfléchir : " qu'est-ce que je peux faire, moi architecte, dans ce paysage-là ? " Dans un monastère comme celui-ci, nous sommes très heureux. Imaginez que les pièces où nous nous trouvons aient été flanquées n'importe comment dans la montagne ! Cela aurait abîmé le paysage et jamais la beauté de l'ensemble ne serait apparue. Pour le tourisme, on peut aussi construire harmonieusement. Je n'ai jamais travaillé sur des projets touristiques mais je vous donne mon sentiment d'après ce que je vois de beau et de moins bien. Nous sommes si heureux de voir des maisons en harmonie avec le paysage, de l'intérieur comme de l'extérieur. Il faut toujours qu'il y ait correspondance entre l'extérieur et l'intérieur. Je vous rappelle mon expérience d'Amalfi, que j'ai vérifié dans d'autres endroits. Quand vous ressentez un effet pareil, vous devez le noter, le comprendre et ne pas vous contenter de dire que c'est beau et ensuite faire quelque chose de laid. Je dis que comme en musique, il faut dépasser le point auquel l'homme est arrivé. Il faut aller au-delà et non en deçà. Beethoven bat son record à chaque composition. Brahms aussi bien que sa musique soit très égale. Chez tous les musiciens, dans toutes les musiques, de la musique italienne ancienne à la musique romantique - sans parler de la musique moderne que je ne connais pas bien -, il y a toujours un progrès, un dépassement des limites. Nous devons appliquer cela à l'architecture. Quand j'obtiens l'expression d'une vérité dans un cottage de paysan, moi architecte, je dois être au moins comme le paysan mais pas moins sinon je l'insulte. L'architecte ne met son bâtiment dans un espace interstellaire mais dans deux environnements, celui de Dieu et celui des hommes qui ont respecté l'environnement de Dieu. Et s'il ne les respecte pas, il commet une faute, c'est la dissonance de la laideur. Je prétends qu'il est dommage que l'œil ne souffre pas quand il voit une chose laide. Nous devrions pleurer ou nous évanouir. Mais nous souffrons moins de voir du laid que d'entendre un air dissonant. L'œil s'habitue à la laideur. C'est très mauvais.
Mais revenons au tourisme. Si j'étais responsable d'un programme de constructions à usage touristique, j'appliquerais ce que je disais : donner aux touristes un environnement qui respecte celui de Dieu. Je composerais, je jouerais avec les masses, les structures et ceux qui habiteraient mes maisons les apprécieraient. Les touristes ne sont pas des vaches mais le berger respecte plus ses vaches que l'architecte les touristes. Le touriste n'est même pas une vache ! C'est terrible ! Chez nous, on a fait pire : on a construit à côté des Pyramides, des cases en aluminium ! Ce sont des horreurs qui ne ressemblent à rien. Mais en Grèce on a enlevé l'asphalte, produit du XXe siècle, sur la route qui mène à l'Acropole. Ils ont fait appel à leur meilleur architecte, le professeur Pitiones, que Dieu ait son âme ! Je l'ai vu travailler : avec 5 ou 6 aides, de jeunes architectes, ils ont dessiné les dalles que nous pouvons voir aujourd'hui, des dallages de pierre et de marbre, pierre par pierre car cette technique artisanale est perdue. Mais l'administration est intervenue, Caramanlis trouvait le temps long. Alors que Pitiones avait presque terminé, on lui a retiré le chantier qu'on a confié à un autre architecte qui a fini en utilisant des dalles ordinaires. Alors, lorsqu'on monte vers l'Acropole, on entend cette musique dont je vous ai parlé, qui chante la Grèce et brusquement, on entend même pas une musique militaire ! Parce que c'est une répétition de carreaux ordinaires, c'est comme un disque rayé : té-com ! té-com ! té-com ! C'est fou ! Ceci prouve qu'il ne faut jamais perdre une occasion de donner, sous le soleil, sur cette terre, du rythme et de l'harmonie. Recevez les touristes avec la vérité de vos origines, des gènes et des chromosomes de l'île de Corse, et pas des gènes américains ou de n'importe quelle autre origine. Comment ? Qui portent ici les gènes de l'île ? Les artisans, pas les architectes. Il y a le domaine d'Apollon, le hight art, et celui de Dionysos, l'art folklorique. Mais on ne peut pas imiter l'art folklorique. Ce que les architectes doivent être capables de faire, c'est de saisir la vérité de l'art folklorique qui est inné. Dans le principe, pas dans la forme. La forme est exclusive. En tant qu'architecte, je compose avec les mêmes principes, en cherchant la même vérité. Vous n'avez pas idée de l'attraction qu'exerceront de telles constructions, dans le monde entier. On a publié mon œuvre et vous m'avez connu et invité. Les œuvres déjà réalisées servent de publicité. Grâce à Dieu, votre île est déjà attrayante par ses paysages, si les œuvres humaines le sont aussi, ce sera extraordinaire. J'ai vu des photos et des plans de ce qu'avait réalisé le prince Aga Khan en Sardaigne : je n'ai pas été très ému. Comment recevoir un étranger chez soi et qu'il se sente chez lui ? Il ne doit pas retrouver sa maison de Berlin ou de Munich. La maison touristique doit être une maison caractéristique de Corse. Quand touriste, j'y entre, je sens que vous me recevez chez vous, c'est ça l'acte d'hospitalité et de civilité. Je suis admis chez vous, cela signifie que vous avez de l'amitié pour moi ; je me sens heureux, je ressens les vibrations que la maison irradie, je suis en harmonie avec le paysage, je vibre à l'unisson de l'ensemble. Mais s'il y a discordance, si les radiations ne correspondent pas, c'est comme une dissonance musicale et je suis malheureux. A mon retour, je dois visiter une église abbatiale. J'ai la prière du maître maçon qui l'a construite : elle donne les proportions, les principes de dessin. Tout suit les proportions musicales. Il paraît que cette église a une acoustique spéciale. J'ai visité un village touristique affreux. J'ai demandé pourquoi les chambres étaient horribles. On m'a répondu : " Pour que les gens n'y restent pas ". Pour qu'ils aillent consommer ! Qu'est-ce que c'est que cette idée ! Deux choses peuvent me faire dépenser : les forces attirantes et les forces repoussantes. Pour ce qui est de la politique touristique, il ne faut jamais faire appel à des forces repoussantes. Si vous voulez que je consomme, ne me faites pas sortir de ma chambre avec des coups de pied ! Vous y perdrez. C'est choquant pour tout le monde. En construisant selon les principes que je vous ai indiqués, vous donnerez aussi des exemples aux paysans. Qui n'est pas capable d'évoluer tout seul au-delà d'une certaine limite. Nous critiquons les architectes mais ce n'est pas sérieux ! L'architecte est nécessaire parce qu'il a des connaissances techniques que ne possède pas le paysan. L'architecte va améliorer la bergerie, la faire évoluer vers une construction touristique, avec les mêmes matériaux, la même technique et le paysan reçoit une leçon sans aller à l'école ! A Gourna, je me suis limité aux matériaux et modes de construction du paysan même si j'avais la possibilité d'utiliser d'autres techniques. Mais je voulais donner un exemple aux milliers d'intouchables, pas aux riches qui peuvent se payer le luxe d'acheter et de faire ce qu'ils veulent. Si vous augmentez d'un dollar les prix de la construction, vous privez x milliers de gens de profiter de votre idée. Dans mon livre, j'ai raconté l'histoire du menuisier de ville. Je lui avais dit qu'on ne lui faisait faire que des choses américaines. Alors je lui ai demandé des réalisations arabes, de jouer avec ce style. Il m'a dit : " Je suis un menuisier de ville pas un paysan ! " Il y avait un menuisier paysan qui était là, je lui ai demandé : " Peux-tu faire cela ?" ; il a répondu que oui. Et j'ai fait comme Charlot - il faut jouer la comédie comme au théâtre ! -, je l'ai embrassé en lui disant : " tu es mon ami !". Comme Charlot à l'église, à ceux qui donnent l'aumône, il sourit, aux autres, il tourne la tête. J'ai provoqué le menuisier de ville : " Tu prétends avoir quelque chose de mieux que celui-là. Voilà les neuf portes du marché, fais en sorte qu'aucune porte ne soit pareille ! " Il a dépassé les menuisiers du village. Je dis que la tradition n'arrête ou ne gène que les faibles. Vous avez en héritage les milliers d'années qui vous précèdent. Et on redécouvre les mêmes choses : j'ai des dessins qui datent de la XIXe Dynastie, de ce qu'on appelle la poutre en V, pour capter le vent d'un côté et l'évacuer de l'autre. C'est une technique que l'on a redécouverte récemment. C'est fantastique.
Toni Casalonga : Vous considérez le problème du tourisme différent du problème de l'architecture. Je crois que le tourisme est un phénomène industriel. Il ressemble exactement aux plans qui sont dessinés au T et à la règle parce que les touristes sont fabriqués au T et à la règle... à calculer. Hassan Fathy : Cher Ami, si l'on a industrialisé le sentiment humain, culturel, c'est le mal qu'on a fait. On a voulu profiter. L'eau nous est nécessaire, si on l'industrialise, nous serons obligés de payer pour l'utiliser. Mais le touriste n'est pas obligé de voyager. Quand on me raconte la Chine, j'ai envie d'y aller. Pourquoi ? Parce que je voudrais voir comment un homme, comme moi, dans un autre environnement, a agi. Qu'est-ce qu'il en est résulté ? En Afrique, les hommes sont noirs parce qu'ils sont exposés au soleil. Dans les zones chaudes et humides, les habitants ont un nez épaté au contraire des zones tempérées. L'être humain s'adapte à son environnement. Je dis que c'est la même chose pour les fenêtres. Les mêmes principes régissent la vie. Les plantes, l'architecture, l'homme, l'animal, tout est dû à ce miracle : comment la forme concilie les forces qui ont agi sur elle. Regardez les nuages. A chaque minute, ils changent mais ils sont toujours beaux. Parce que les formes concilient les forces. Ce sont des miracles que nous devons voir : la beauté dans la nature. Toni Casalonga : Mais pensez-vous qu'il soit possible de donner une réponse vraie à une forme de tourisme industrielle ? Hassan Fathy : Si vous faites ce que je vous dis, si vous faites du tourisme une activité culturelle, vous augmenterez son potentiel économique mille fois. Parce qu'il sera plus attractif. Donnez et vous recevrez. Si vous donnez la beauté de votre île dans vos villages touristiques, vous recevrez mille fois plus que ceux qui calculent de construire des chambres qui ressemblent à des morgues pour que les gens n'y restent pas et sortent consommer. C'est une attitude médiocre et laide qui aboutit toujours à un échec. Elie Cristiani : Mais comment concilier le nombre des touristes qui vont arriver et l'accueil personnalisé ? Faut-il abandonner le plus grand nombre au profit de quelques-uns ? Hassan Fathy : Non, je dis que pour accueillir les touristes, il faut mettre au second plan l'aspect rentabilité et penser d'abord en termes humains, esthétiques, culturels. Mais si vous êtes dans le vrai, vous pourrez concilier les deux aspects. Et dans un village touristique, construit à l'image de la Corse, dans l'esprit de l'île, vous aurez des visiteurs. Vous allez rendre intéressants des endroits éloignés des plages. Croyez-moi, le touriste n'est pas un imbécile. Il faut le respecter. Le côté financier a été privilégié parce qu'on a laissé le tourisme aux mains de gens très éloignés de la culture, aux mains des financiers. Nous en avons en Egypte. Ils se fichent de la beauté. Ils veulent tout de suite trois cents chambres. Et on allait avoir un village touristique sur le plateau des Pyramides. J'ai écrit dans les journaux : " N'insultez pas la Grande Pyramide ! " Je vous ai raconté que les Grecs avaient enlevé l'asphalte sur le chemin de l'Acropole parce que c'était anachronique. Nous, nous avons mis de l'asphalte entre les pyramides. et il y a pire que l'asphalte : on a mis des réverbères métalliques. On a mis la perfection mécanique à côté de monuments dont la qualité naît de leurs déviations. Les déviations de la perfection dans l'œuvre de l'artisan sont la marque de son humour. Une pièce de céramique, une céramique paysanne, même en petits morceaux, est une pièce de musée. Mais une porcelaine de Sèvres ébréchée est à jeter. Dans l'une, la valeur est dans la perfection, dans l'autre dans l'imperfection. Parce que l'imperfection est vraie, elle traduit l'humour de l'artiste. Quand les Bédouins tissent leurs tapis, s'ils s'ennuient, ils changent de motifs ; s'il leur manque une couleur, ils en cherchent une autre qui s'harmonise aussi avec l'ensemble. Toutes ces réactions, ils vous les communiquent avec le tapis. Le tapis a un langage. Et l'œuvre de l'artisan vous parle aussi. Mais l'œuvre de la machine est muette. Qu'est-ce qu'elle va dire ? Si elle parlait, vous entendriez un bruit infernal, toc, toc, toc, toc. Dans une usine, que fait l'ouvrier sur sa machine ? Il met de l'huile ou de la graisse. Alors que l'artisan qui taille la pierre, spiritualise le matériau et se spiritualise. Où est la spiritualité d'une machine ? On vous dit qu'un tisserand ne produit que 3 m2 par jour de tissu et une machine 3000. Mais vous aurez enlevé du travail à 1000 artisans ! Et ce n'est pas seulement en quantité mais surtout en qualité humaine. Le tisserand emploie toutes ses facultés à juger le fil, le tissage, la technique, l'art, la décoration. Avec chaque machine, vous enlevez à 1000 tisserands la possibilité de s'exprimer spirituellement, artistiquement. A celui qui préfère la machine, il faut faire écrire et signer : " Moi je me fiche de la culture et de l'être humain. Je veux de l'argent ". Au moins, on saura que c'est lui qui a fait du mal et qu'il a vendu 1000 artistes, êtres humains, pour le montant de ce qui lui aura rapporté une machine. Une machine elle-même fabriquée par un ingénieur qui peut-être, ignore tout du tissage mais dont il a analysé les mouvements pour la créer. Et on ne produit pas une machine par ingénieur mais des milliers de machines par ingénieur, qui chacune, éloigne du champ, un millier de tisserands. Et toute cette culture négligée, par quoi la remplace-t-on ? Par un ouvrier qui huile sa machine de ses mains graisseuses. Qu'est-ce que cela ? Pour le béton armé, c'est pareil. De quoi a-t-on besoin pour le béton armé ? D'un menuisier de troisième ordre pour clouer des planches, d'un ferronnier de troisième ordre pour tordre des barres de fer et d'un ouvrier pour couler le béton. Où est la spiritualité ? Seulement, il ne faut pas être exclusif. Le béton aussi est utile dans certains endroits. Pour construire des égouts. On rend à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu !
................................................... Mes amis, vous m'avez offert une occasion extraordinaire, un contact avec mes amis les artisans. Je dis que ce n'est pas du tout un hasard. C'était prédestiné. Parce que j'y crois et que je connais, que je souffre les mêmes difficultés que vous. Chez nous, nous avons un directeur du département de l'Art folklorique au ministère de la Culture. J'avais dit une fois à notre comité : " nous parlons des artisans, nous écrivons des livres, nous faisons des conférences, mais nous ne les associons jamais. Il faut qu'ils viennent ici, au Haut Conseil de la Culture, nous parler, nous raconter leur histoire, leur travail. Nous écrivons des livres sur eux sans les entendre. Invitez-les à nous raconter leurs souffrances, leurs difficultés ". Ces réunions ont eu lieu et ils nous ont raconté. Mais le Haut Conseil en a-t-il tiré un enseignement ? Je ne sais pas. Peut-être, s'il avait un Bas Conseil, il aurait travaillé pour la masse. Dans notre Institut, nous travaillerons tous ensemble : architectes, maçons, géographes, agronomes, sociologues, etc. Actuellement, des Européens partent en Inde à la recherche d'une spiritualité. L'homme ne peut pas être coupé de la spiritualité. Sinon, il ne reste que des mécanismes. Quand on pense à ce qui nous a façonnés, nous comme l'arbre, l'animal, le ciel ! Les Anciens considéraient l'Homme comme un microcosme en correspondance avec le macrocosme. Non seulement avec la Terre mais avec le Cosmos. Aujourd'hui, les savants nous apprennent que nous recevons des ondes du macrocosme ! Pourquoi, sous la même latitude, avec des températures identiques, un degré d'humidité semblable, les êtres humains et les plantes sont différents en Afrique et en Amérique du Sud ? Qu'est-ce qui diffère pour que les formes diffèrent ? Je vais vous raconter une histoire : dans mon village de Gourna, il y avait des troubles. C'était sur l'axe du temple d'Aménophis III, qui a été détruit immédiatement après la construction. Il ne restait que les deux Colosses de Memnon. Je pensais que lorsque nous avions choisi le site, nous avions pensé à tous les éléments de la géographie physique. C'était un endroit situé au croisement de deux routes principales près d'une station de chemin de fer. Nous avions fait cas de la géographie physique mais, ai-je pensé, il se pouvait qu'il y ait une influence de la géographie métaphysique. Qui allait me renseigner là-dessus ? Je suis venu à Grasse chez mon ami le baron de Lubitch à qui j'ai posé la question et à qui j'ai aussi raconté que nous avions un village dont les habitants, depuis la plus haute Antiquité, sont des criminels, ceux qui meurent dans leur lit sont des poltrons. Le baron me dit qu'il allait réfléchir à ma question. Quand je construisais Gourna, j'y ai transplanté des arbres. Un jour que nous passions par ce village en camion, deux types cachés dans le flanc du canal, nous ont tiré dessus. Le chauffeur a accéléré. Je lui ai demandé pourquoi. Il me dit : " Tu n'as pas entendu ? C'est un Mauser ! " J'ai rétorqué : Mais un Mauser ne tire qu'une balle et ne tue qu'un homme, toi tu vas tous nous tuer ! " Le village était certainement sous une influence cosmique. Le baron de Lubitch quand il est mort un an après ma visite, était en train d'écrire sur la géographie spirituelle : il avait pris ma question en considération. Il y a des rayons bienfaisants, il doit bien y avoir aussi des rayons malfaisants. Pour le choix du site, j'étais embêté. C'était l'année de l'exposition de Bruxelles. Je rentrais en Grèce en voiture et j'ai pris un prêtre qui faisait de l'auto-stop. Avec une branche de coudrier, il pouvait dire où il y avait de l'eau, où il y avait une cavité, etc. Alors je lui ai demandé s'il pouvait me conseiller dans le choix du site du village. Il me répond : " Je ne sais pas pour le site du village mais des gens me consultent sur le site de leur maison. Alors, je leur conseille de choisir des endroits où les insectes sont propres. Les fourmis, par exemple, sont propres. Le cafard ne l'est pas et il ne faut pas choisir un endroit où il y en a ". Vous savez que l'emplacement des temples était choisi par les dieux. Au-dessus du temple consacré à Horus, le faucon Horus plane. Comme les deux aigles qui survolent Delphes en Grèce. A propos, parce qu'une histoire en entraîne une autre, il y a un Grec spécialisé dans la musique grecque ancienne. Il a composé la musique de Prométhée. Quand on jouait sa musique, au moment où l'aigle doit manger le foie de Prométhée, l'aigle est venu ! Alors l'artiste a pris la fuite ! C'est pour vous dire à quel point le musicien avait trouvé la vraie musique !. Mais il y a des choses dans la vie qu'on ne peut pas expliquer rationnellement. Qu'est-ce que le rationalisme ? C'est limiter la vérité à ce que nous pouvons sentir avec nos cinq sens. Je ne vous ai pas parlé de tourisme. J'ai l'habitude de vagabonder ! Ai-je répondu à votre question ? Toni Casalonga : Certainement. Hassan Fathy : Vous gagnerez davantage et sur tous les plans, sur le plan culturel, sur le plan de la civilisation, de l'économie, sur le plan industriel. Et vous aurez mille fois plus que si vous laissez le tourisme à un niveau bas. C'est ce qui se passe maintenant.
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Il ne faut pas construire de grands hôtels, plutôt de petites unités autour de cours. Nous avons une région, le Fayoum, où il y a un lac. Je devais construire un village touristique là-bas. J'ai proposé de ne pas bâtir un grand hôtel où hors saison, il y aurait eu 10 clients pour 300 chambres. Ne faites pas ce qu'a fait Pouillon en Algérie ! Construisez des villas de 3 à 4 chambres avec une cour, à côté un bâtiment comme le caravansérail, pour 30 personnes, avec une grande cour, à côté un autre type de bâtiment. Et ainsi, selon le nombre de clients. Malheureusement, ils n'ont pas accepté et on a construit cet hôtel. Et maintenant, c'est un désastre. Des couloirs interminables et plus personne dedans. Il y a eu le choix du site aussi : on a choisi le côté où passent tous les canaux de drainage vers le lac, pleins d'algues sales. Tandis que de l'autre côté, il y a du sable propre, on peut nager, pêcher. Mais il paraît que la route est mauvaise ! Moi je dis qu'il faut que la route soit mauvaise. Est-ce qu'on part en pique-nique pour se retrouver place de l'Opéra ? Non, il faut du désert et pas de chemin asphalté. Il faut de la difficulté. Je n'arrive pas au monastère comme je vais au cinéma ! - On entend un chant d'oiseau - Qu'est-ce que tu racontes ? Oui, tu as raison, je te crois. Cela me rappelle mes chats. Ils ont envahi ma maison mais ils sont charmants. Je les aime. Ils me manquent beaucoup. Journée du 27 mai 1979.
Hassan Fathy : Notre société, le monde connaît un changement socio-économique dans l'équilibre symbiotique. Dans le temps, les gens arrivaient à une sorte d'équilibre entre eux pour la satisfaction des besoins vitaux y compris des besoins onéreux comme l'habitat. Je vous ai expliqué les systèmes d'entraide. Les sociétés étaient des organismes vivants, dont les différents organes fonctionnaient dans l'ensemble. Il n'y avait pas d'exclus. La révolution industrielle, la mécanisation, a détruit cet équilibre écologique. Aujourd'hui, la situation s'est aggravée en particulier dans le Tiers Monde dont les habitants n'ont plus les moyens de s'intégrer dans le système monétaire mondial. Je vous rappelle qu'ils ont entre 25 et 30 £ de revenu annuel moyen. Et ils ne bénéficient plus de la solidarité traditionnelle qui existait autrefois. Ils sont comme suspendus dans l'espace. Je les appelle les " Economiquement Intouchables ". Maintenant, nous voulons les aider. Nous avons des sociétés qui ne dépendent pas du système monétaire mais qui peuvent satisfaire à leurs besoins, entre elles, sans avoir recours au système monétaire. Il y a des oasis où l'on ne trouve pas d'argent mais où chacun peut avoir sa maison parce que tout le monde travaille et que si un homme ne peut pas construire une maison, dix hommes peuvent construire dix maisons. Il y a 15 ans, selon les statistiques des Nations Unies, il y avait 800 millions d'habitants dans le Tiers Monde qui étaient voués à une mort prématurée à cause des mauvaises conditions de logement sans parler de la malnutrition. Si nous voulons les aider, comme cela se passait techniquement dans le temps - et cela se passe encore dans certaines communautés, éloignées, indépendantes, comme les oasis, et une île devrait être comme une oasis -, nous devons retrouver le sens de la coopération, le sens de la collectivité. Cela est possible matériellement, économiquement, sociologiquement, il faut simplement mettre ces idées en pratique. On a fait des essais et certaines expériences ont réussi. Il y a des groupes qui travaillent un peu partout, même en Amérique. Mais il reste à les faire connaître. C'est pour cela qu'il nous faut un organisme, une institution qui nous permette de répandre ces idées qui supposent des changements dans les comportements. Les hommes doivent s'entraider. Les connaissances que les hommes avaient - nous voyons dans cette pièce la technique de la voûte en pierre -, se sont perdues ; l'artisanat se perd. Il faut faire revivre tout cela mais comment ? Une association comme la vôtre peut organiser les efforts, réunir les gens. Mais un homme seul, même un petit groupe n'y arrive pas. A moins qu'on lui donne la chance de faire connaître son travail. Votre association a pris conscience de cette situation, vous avez déjà regroupé les différents corps de métiers qui travaillent ensemble sur l'habitat. Votre expérience peut servir à d'autres. Et ce serait vraiment un acte culturel. Croyez-moi, l'île en bénéficiera en retour car chaque acte humain entraîne une réponse. Nous avons pensé créer un Institut pour la Technologie Appropriée. Appropriée à quoi ? D'abord à l'environnement et à l'économie de la communauté que nous voulons servir. Si vous cherchez dans le dictionnaire le sens de technologie, vous lisez : " c'est tout ce qui concerne l'emploi de la science dans des butes économiques ou commerciaux ". Mais on mélange la technologie avec l'idée de la science. Mais non ! Ce n'est pas la science ! La science n'a pas de patrie, la technologie peut avoir une patrie. Dans une île comme la vôtre, sans facilité de communications, il y avait dans le temps, forcément, un équilibre. Nous avons vu comment on travaillait le granit, la pierre calcaire, pour construire les églises, les maisons, les bâtiments agricoles. Ces techniques nous montrent comment la communauté était indépendante dans la satisfaction de ses besoins. Mais maintenant, nous voulons faire connaître ces techniques et comment le faire si l'Institut ne s'en charge pas ? Dans le monde moderne, actuellement, le système qui prévaut, est le couple architecte-entrepreneur ; il exclut le propriétaire. L'architecte lui-même s'est coupé de la nature, il fait des dessins qu'il donne à l'entrepreneur qui construit. Et quelquefois l'architecte est au Caire et donne ses dessins à un entrepreneur en Nubie, ou dans le désert, ou je ne sais où. Schumann a dit que le musicien est celui qui, lorsqu'il entend de la musique, la voit en notes et quand il voit des notes, entend la musique. Ainsi l'architecte dans un dessin, voit le bâtiment et dans un bâtiment, voit le dessin. Mais moi, je dis qu'il faut aussi qu'il voit la construction, qu'il sache comment le bâtiment se construit. C'est cela le but de votre groupe : c'est de faire réunir les architectes, les maçons, les menuisiers, tout le monde ensemble. Nous devons avoir un système de nouveau compagnonnage mais avec l'aide de la science. Sans l'aide de la science, nous n'y arriverons pas. Nous devons retrouver les potentiels humains, inutilisés. Définissons les qualités humaines, physiques, psychiques, spirituelles ; ce que chaque acte demande comme prise de décision, quel effet en découlera. Trouvons un équilibre entre les mains-d'œuvre en présence - la main-d'œuvre créatrice (architecte, urbaniste), la main-d'œuvre technique (ingénieurs, fonctionnaires), la main-d'œuvre spécialisée (maçons, menuisiers, etc), la main-d'œuvre non spécialisée -, et regardons comment ils peuvent s'entraider. Pour chaque surface géographique, il faut qu'il y ait un équilibre écologique entre les ressources, la vie animale, la vie végétale, la vie humaine. On y détermine un niveau de vie qui serve de point de repère, de standard de référence. Aujourd'hui, lorsqu'il y a un défaut ou un manque quelque part, on se concentre dessus en oubliant le reste. Il faut toujours replacer le défaut ou le manque dans le contexte de façon à avoir une image d'ensemble de l'organisme qu'est la communauté sur un plan non pas statistique mais dynamique. Naturellement, le sociologue ne peut agir tout seul, ni le géographe ni l'architecte et l'artisan. Ils ont besoin les uns des autres, ils travaillent tous pour la société. Nous devons trouver ce qui remplacera l'ancienne tradition qui distribuait un rôle à chacun et tous avaient une fonction. Nous avons besoin d'un cerveau qui réorganise tout et qui réintègre les organes qui ont été écartés. Nous ne devons pas exclure l'art sous prétexte que les gens ont besoin de manger ; la culture est aussi importante que la nourriture. Pour arriver à un équilibre, nous plaçons chaque chose à sa place, nous n'excluons rien, nous considérons tout. Le changement est le seul signe de vie, mais il est neutre et s'il n'est pas pour le meilleur, alors, il sera pour le pire. Alors tout organisme, toute organisation, tout projet doit tendre au meilleur. Et comme nous l'avons dit, pour cela, il faut des standards de référence. Qu'est-ce qui est le mieux sociologiquement ? Economiquement ? Dans la construction, nous l'avons vu, un homme ne peut pas construire une maison, mais dix hommes peuvent construire dix maisons. Mais comment faire en sorte de réunir ces hommes, qu'ils acceptent de travailler ensemble ? Naturellement, il y a des questions de rapports sociaux, d'anonymat : je ne peux pas faire de la coopération dans une communauté d'un million d'habitants. Il faut commencer par l'élément le plus petit, le plus simple, la famille. Les membres d'une famille s'entraident, les parents travaillent pour nourrir les enfants. Si on introduit dans cette cellule, des notions de rentabilité et des questions d'argent, la cellule meurt car les enfants ne sont pas capables de produire et de prendre certaines responsabilités. La communauté est comme une grande famille dont chaque membre a un rôle différent. Mais pour que l'équilibre demeure, il ne faut pas que les rapports d'entraide s'affaiblissent et que la satisfaction des besoins onéreux de quelques-uns devienne prépondérante. Dans les villages, quand un membre de la communauté se mariait, tout le monde venait. Mais aucun paysan ne pouvait nourrir autant de monde alors chacun apportait un plateau et pouvait s'attendre à la même entraide si un mariage avait lieu dans sa propre famille. C'était la même chose dans la construction. Comment retrouver cela ? On nous dit qu'au-delà de 30 familles, on ne peut pas s'entraider. Alors subdivisons les communautés que nous voulons aider en groupes de 30 familles. Notre Institut, ou votre association, peuvent atteindre des masses de 30 familles. Un architecte peut s'occuper de 30 familles, de trente maisons, peut dessiner une architecture artistique, saine, humaine et non abstraite et répétitive comme si chaque maison était la photocopie de sa voisine. L'architecte peut demander à chacun ses souhaits comme s'il traitait avec des clients riches. Il ne faut jamais différencier les riches des pauvres. L'architecte est un artiste - Beethoven ne peut pas faire une musique pour les riches et une musique pour les pauvres - qui traite le problème selon sa conscience, son humanité, sa morale professionnelle, ses obligations morales envers la communauté qu'il sert. Si en tant qu'architecte, je crée un mauvais exemple dans une communauté, c'est une responsabilité morale. L'architecture est un art communautaire et non individuel parce qu'on construit une maison dans un ensemble de maisons. Et même si vous construisez une maison dans la montagne, vous devez respecter la montagne. En ignorant tout cela, on a ignoré les individus et on a crée ces Intouchables, ces millions d'Intouchables. L'Institut a pour but de retrouver une architecture communautaire, esthétique, culturelle, sociale. Nous avions dans la campagne égyptienne des villages qui chacun, avait un caractère, dont chaque maison était belle. Au début du siècle, Mohamed Ali, le khédive, a exproprié toutes les terres, le paysan est devenu locataire. Les propriétaires traitaient les paysans comme des animaux économiques et non comme des êtres sociaux. Et ainsi agit l'architecte aujourd'hui. Mais à mon avis, si l'architecte construit pour le paysan, il le fait pour lui paysan, et s'il construit pour un prince, il le fait pour lui prince. Et il pourra remercier Dieu d'avoir pu extérioriser son potentiel créateur et ne pas s'être abandonné à la facilité. Je suis très heureux d'avoir constaté ici votre volonté de respect de l'environnement, de l'esthétique, de la culture et de l'être humain. Naturellement, je ne connais pas très bien l'histoire de votre île et les problèmes sociaux qui s'y posent. Mais je crois que l'on peut résoudre les difficultés sociales et économiques en introduisant une dimension esthétique et culturelle. Et je ferai en sorte que l'Institut de Technologie Appropriée collabore avec vous. J'espère que l'on arrivera ensemble à des résultats pratiques, qui seront enregistrés scientifiquement et que l'on diffusera grâce aux outils audio-visuels dont nous pouvons disposer. Ainsi, nos travaux seront connus du monde entier.
Maurice Fleuret : En tant qu'observateur extérieur à vos métiers, je suis frappé de voir à quel point vous accomplissez ici une sorte de rite nécessaire à l'homme d'aujourd'hui, à l'homme d'action, pour aller au plus haut de la généralité dans tout ce qu'elle peut avoir de plus vague mais de plus exaltant, de plus mobilisant dans l'ensemble et à quel point vous êtes taraudés par le besoin, le désir, la nécessité de faire un acte concret, de décider et de vous mettre d'accord pour l'accomplir. Or nous, dans les métiers de la musique, de la création musicale, nous en sommes au même point. Nous savons tous que nous pouvons nous sauver d'une situation catastrophique dans le domaine du son, de l'espace acoustique dans lequel nous vivons et que le musicien a le devoir de rendre sensible et d'organiser, en allant au plus haut d'une généralité qui redéfinit l'homme, la société, le geste musical, la place du son, l'espace acoustique. Nous le faisons. Mais par ailleurs, nous sommes incapables d'en déduire des comportements qui puissent appartenir à tous, et des actes autres que des actes particuliers d'individus qui dans leur propre sphère, dans la limites de leurs possibilités, peuvent engager un processus. Les nombreux colloques auxquels j'ai assisté dans le domaine de la musique ou d'autres domaines culturels, font toujours apparaître ces deux blocs, ces deux axes de réflexion qui peuvent être complémentaires mais qui le plus souvent s'opposent. Il y a ici des gens de concept - les architectes - et des gens du geste - les artisans -. J'imagine qu'il y a entre eux des fossés d'incommunication comme entre le compositeur de musique et le simple interprète instrumental ou vocal et que chacun ne voit pas toujours très bien à quoi l'autre sert. Mais cependant, le compositeur ne peut rien faire sans l'interprète, l'interprète sans le compositeur et l'architecte sans l'artisan. Et l'artisan ne peut quelquefois rien sans l'architecte, lorsqu'il travaille à une œuvre collective. Des principes sont utiles, des réflexions comme celles que vous avez menées sont exaltantes mais peut-être plus exaltant encore est le travail sur le tas. Et lorsque M. Hassan Fathy dit que - ce que j'ignorais - au-delà de 30 familles, la collectivité en somme, n'existait plus, devenait une masse dissolvante, je me demande si l'énergie première, celle qui doit, la seule qui puisse nous mobiliser et nous réunir dans nos diversités, dans ce qui nous oppose et nous rend l'autre étranger, ce n'est pas justement la volonté d'arrêter par tous les moyens, par tous les exemples que nous pouvons donner, l'uniformisation par la masse, en recréant des cellules de réflexion comme celle-ci, de réalisation, d'actions diverses, où l'échange est possible. Vous voyez que je reste aussi dans la plus grande généralité ! Mon travail - les deux tiers de mes occupations -, est un travail collectif, a souvent été un travail dans une collectivité de 30 à 50 personnes. Les Nuits d'Alzipratu sont l'œuvre d'un groupe d'environ 50 personnes. L'essentiel n'est-il pas finalement de créer ces cellules à tout prix mais pas à n'importe quel prix ?
Hassan Fathy : Notre programme est d'aider les Intouchables dont j'ai déjà parlé, en retrouvant l'usage de matériaux naturels, à la portée de tous, en formant des artisans pour rééquilibrer la société. Cette formation ne se fait pas dans des écoles mais sur les chantiers. Comme je vous l'ai dit, nous avons déjà engagé ce type de formation. Naturellement, je ne sais pas si notre mode de fonctionnement pourra être adapté ici. Mais tout travail entrepris doit être discuté par tous les acteurs. Dans l'ancien temps, la tradition transmettait des connaissances, quelquefois inconsciemment ; elles se sont perdues. Nous cherchons à retrouver la tradition perdue par un travail de réflexion. Chaque chantier sera un séminaire continu au cours duquel toute décision, toute construction, toute expérience composant l'ensemble, sera enregistrée et filmée dans un but de documentation. Nous rencontrerons certainement des difficultés. Actuellement nous avons un projet près d'Alexandrie et d'après nos estimations, les coûts de revient sont inférieurs de 50 % aux prix courants du marché. Cela va déranger beaucoup de monde et surtout les intermédiaires qui profitent au détriment de ceux qui travaillent et qui créent. Avec notre système, nous réalisons des économies grâce auxquelles les artisans et les architectes seront mieux payés. Et nous nous servons d'une technologie appropriée techniquement et culturellement. Nous voulons redonner à l'homme le goût de créer de la beauté. Tous les résultats de nos travaux seront à la disposition de ceux qui désirent les consulter et le fait que nous soyons tous dispersés dans le monde n'a guère d'importance. Chaque technique peut être adaptée : je dis que pour résoudre un problème, il faut trouver la solution là où il y a peu de moyens : par exemple, si vous voulez résoudre un problème de chauffage, vous devez aller voir ce qu'a trouvé comme solution un peuple sans grands moyens dans un pays très froid. C'est comme cela que j'ai trouvé en Autriche, au Tyrol, un système de poêle très économique et qui garde la chaleur très longtemps. J'en ai apporté un en Egypte et nous l'avons adapté pour faire un four à pain. Nous avons fabriqué un four qui a coûté 40 piastres, 1 dollar ! Nos travaux, nos chantiers seront là pour convaincre. Chaque dollar dépensé sera justifié et employé correctement. Nous voulons rétablir le couple architecte-propriétaire bâtisseur mais nous refusons d'exclure le couple architecte-entrepreneur parce qu'il y a des projets où ils auront leur place. Vous ne pouvez pas demander à un banquier de venir construire sa banque ! Nous, nous travaillons pour les " sans le sou ". Et si chaque cas est un cas spécifique, il fait partie d'une formule universelle. Comme je vous l'ai dit, nous avons besoin d'amour et de construction et non de haine et de destruction. La maison est un facteur de stabilité sociale et économique. Il ne faut pas arrêter les rêves, quels qu'ils soient. Il faut aller au bout ! Commencez et vous aurez des résultats auxquels vous ne vous attendez pas du tout. Nous ne savons pas ce qui peut se passer. A Gourna, j'ai amené un tisserand, il a réuni une vingtaine de gosses de 8 à 9 ans. Parmi eux, il y en avait qui tissaient sans avoir appris, comme s'ils avaient hérité de la technique. Comme l'araignée ! Nous ignorons ce que les hommes peuvent faire. Et quand nous arrivons, nous architectes, en Egypte, nous croyons que les villageois ne savent rien faire et nous leur bâtissons des cubes comme ceux que je vous ai montrés ! Vous avez ici des problèmes très intéressants mais grâce à Dieu, vous êtes épargnés ; quand je sais ce qu'est devenue l'île de Majorque ! Il y avait une architecture autochtone comme ici et toutes les constructions modernes sont sans style, en béton armé. Et personne ne se révolte ! Il faut qu'un sens critique se développe pour ne pas accepter pareil désastre. Ces rencontres sont un premier contact. Que cela continue dans l'avenir et que cela donne des fruits ! Que les artisans d'ici viennent en Egypte et que viennent ici nos maçons. La haine naît de l'ignorance, puissions-nous nous connaître pour nous aimer et ainsi que nous l'avons dit, combattre la haine et la destruction par l'amour et la construction.
Henri-Louis de La Grange : Je remercie Monsieur Fathy de nous avoir apporté ce splendide message, les personnalités venues de l'étranger et tous les participants à ces débats qui ont été fructueux et qui nous ouvrent des perspectives sur un avenir que nous souhaitons meilleur pour tous. Hassan Fathy : C'est moi qui vous remercie. Je suis très touché par votre accueil et très heureux d'avoir pu vous rencontrer. J'espère que ce séminaire est le commencement d'une collaboration et non la fin.
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